
Le groupe que formaient Tengaros et Kadingirra-Saphira marcha durant de longs mois à travers les terres du Neankitengri. Ils n’étaient accompagnés que d’êtres magiques et de créatures anciennes venues des profondeurs du monde, car les Deilun avaient interdit à leurs autres compagnons de poursuivre cette route avec eux. Selon les esprits, cette marche ne devait appartenir qu’à eux deux, comme si la quête de la Swapnamsar exigeait une solitude que nul autre ne pouvait partager sans troubler l’ordre invisible qui guidait leurs pas.
La recherche dura une année entière. Ils traversèrent des regnoums oubliés par les hommes, des forêts si anciennes que même les Geis y parlaient à voix basse, ainsi que des montagnes dont les sommets disparaissaient dans les nuages éternels. Partout où ils passaient, Tengaros cherchait des signes de sa Swapnamsar, interrogeant les anciens récits, les créatures sacrées et les peuples des rivages, mais l’arme demeurait introuvable, comme si elle refusait encore d’être découverte avant l’heure voulue par le destin.
Finalement, leur route les mena vers une immense mer inconnue que les hommes appelleraient bien plus tard l’océan Atlantique. Non loin des côtes se trouvait une île battue par les vents et couverte de plaines vertes, de falaises noires et de brumes salées ; une terre qui recevrait un jour le nom d’Irlande. Lorsqu’ils arrivèrent sur ses rivages, Tengaros sentit immédiatement que quelque chose les attendait déjà.
Alors qu’ils longeaient la plage balayée par les vents marins, Tengaros aperçut une femme assise sur une pierre sombre proche des vagues. Elle semblait parler doucement avec plusieurs Desmostylus qui reposaient dans les eaux peu profondes, tandis qu’au-dessus d’elle planaient lentement des Pelagornis gigantesques et des Nyctosaurus dont les ailes traversaient le ciel comme des ombres venues d’un autre âge.
Le Wanax Lugal resta immobile dès qu’il la vit. Son regard demeura fixé sur elle pendant de longues minutes, comme si le temps lui-même venait de ralentir autour de cette apparition. Kadingirra-Saphira prit doucement sa main lorsqu’elle aperçut une larme glisser sur sa joue, comprenant immédiatement qu’il venait d’entrevoir une tragédie future qu’elle ne pouvait pas encore comprendre.
Il demeura là à observer cette princesse marine durant un instant si bref qu’il aurait dû disparaître aussitôt, et pourtant ce moment sembla durer autant que l’histoire entière du monde. Tengaros était comme captivé par cette femme dont la peau portait des écailles lumineuses semblables à celles des poissons des profondeurs, tandis que certaines parties de son corps étaient couvertes de plumes marines rappelant les oiseaux océaniques anciens.
Elle donnait l’impression d’avoir vécu l’histoire des mers et des océans depuis les premiers âges du monde. Ses yeux semblaient porter la mémoire des tempêtes oubliées, des continents engloutis et des routes maritimes disparues bien avant la naissance des regnoum de dumu sovel. Même les créatures marines autour d’elle se comportaient non comme des animaux, mais comme des sujets venus écouter leur reine.
Alors que les vents soufflaient doucement sur les rivages, Kadingirra-Saphira observa la scène avec une attention silencieuse. Ses yeux clairs se posèrent sur cette silhouette née des flots, mi-femme, mi-esprit, venue troubler le calme des plages comme une apparition sortie des profondeurs du Neankitengri.
Le cœur de Kadingirra-Saphira se serra durant un bref instant, et ses mains demeurèrent figées comme si la majesté même de cette apparition exigeait qu’elle reste prête à répondre. Elle vit son Enpotis avancer vers une autre femme, et cette simple pensée éveilla en elle un sentiment qu’elle ne comprenait pas.
Bien qu’elle ait vécu durant des millions d’années et traversé des guerres contre le Néant, elle ne comprit pas immédiatement ce qui naissait dans son cœur. Lorsqu’elle imagina que son Enpotis puisse un jour détourner son regard d’elle ou l’oublier, elle sentit une peur plus forte encore que celle des batailles menées contre les ténèbres primordiales.
Elle fit alors un pas en avant, droite et digne, et sa voix résonna comme une lame polie sous la lumière froide des étoiles.
— Madame, vous êtes reine des êtres marins… Que vous vaut une présence si proche des terres ? N’est-ce pas un domaine qui n’appartient qu’aux gens de la terre ?
La Geist marin releva lentement la tête. Ses cheveux dansaient sous la brise salée et ses yeux portaient la clarté insondable des profondeurs océaniques. Elle ne recula pas devant la question, mais répondit avec la sérénité de ceux qui savent qu’ils ne servent pas leur propre volonté.
— Je suis ici par devoir. Ma mission est claire : guider le dernier Wanax Lugal venant des dumu Sovels vers la trace de son arme, une arme forgée pour lui seul, une lame qui ne reconnaît aucune autre main. Et cela est au-delà de vos domaines comme des miens. Ni vous, ni moi, ni même les Deiluns n’avons mot à dire sur cette quête.
Ces paroles firent naître un silence plus profond encore que celui des vagues. Quelque chose de plus ancien que les Deilun et plus vaste que les Geists semblait être à l’œuvre. Certains auraient appelé cela le destin, d’autres l’histoire même de l’univers, et d’autres encore la volonté de Ningal Deiwitengri.
Mais nul ne savait réellement si Ningal Deiwitengri décidait l’histoire du monde ou s’il était lui-même l’incarnation vivante de cette histoire. Cette question demeurait plus ancienne que les royaumes, et même les Deilun refusaient souvent d’y répondre.
La Geist marine sourit alors doucement, et Tengaros sentit aussitôt un frisson parcourir son esprit. Ce sourire n’avait rien de cruel, mais il lui semblait assister à une bataille silencieuse entre deux puissances qu’il ne comprenait pas totalement. Il voyait deux femmes se confronter avec calme sans réellement saisir pourquoi leurs regards portaient autant de tension.
Pourtant, cette tension disparut presque aussitôt lorsque l’esprit marin inclina légèrement la tête et les invita à la suivre afin de partager un repas préparé pour eux. Sa voix retrouva une douceur paisible, comme si la mer elle-même venait d’apaiser les vagues invisibles qui s’étaient élevées entre elles.
Ils furent alors conduits vers une plage de sable sombre où les vagues venaient mourir lentement sous la lumière dorée du soir. Non loin du rivage, plusieurs feux avaient été allumés entre des pierres couvertes de sel ancien, et de longues tables de bois flotté avaient été dressées face à l’océan comme si le festin lui-même souhaitait contempler les mers avant la traversée à venir.
La reine des êtres marins n’avait pas préparé ce repas pour afficher sa richesse ou sa puissance, mais pour offrir du repos à ceux qui allaient bientôt quitter les terres connues afin de poursuivre leur quête. L’air portait l’odeur du sel, des algues et de la fumée des grands foyers où cuisinaient ensemble des êtres venus de nombreuses côtes du monde.
Des oiseaux marins géants tournaient lentement au-dessus de la plage tandis que les Desmostylus dormaient dans les eaux peu profondes proches du rivage. Les Nyctosaurus, eux, observaient silencieusement le festin depuis les rochers noirs baignés par l’écume.
Sur les tables reposaient des poissons immenses cuits dans des feuilles marines épaisses, des crustacés géants ouverts comme des fleurs rouges sous la lumière des flammes, ainsi que des anguilles fumées venues des mers glacées du nord. Plus loin étaient disposés des coquillages gigantesques remplis de sauces salées et d’herbes océaniques inconnues des peuples terrestres.
Des pains noirs préparés avec des algues séchées étaient déposés auprès de viandes conservées dans le sel durant de longs voyages marins. Certaines boissons avaient la couleur des profondeurs océaniques tandis que d’autres rappelaient les tempêtes, tant leur parfum semblait chargé d’embruns et de vent.
Des peuples venus des archipels lointains servaient des poissons crus découpés avec une précision presque sacrée, accompagnés d’épices brûlantes et de plantes marines parfumées. D’autres apportaient des plats des mers froides : chairs fumées de créatures océaniques, soupes épaisses et boissons fortes dont la chaleur semblait lutter contre les tempêtes du nord.
Les peuples des grandes mers du sud déposaient devant les invités des plateaux remplis de crabes géants, de poulpes grillés et de fruits colorés poussant sur des îles volcaniques perdues dans les océans chauds. Leurs vêtements étaient couverts de nacre, de perles et de tissus rappelant les couleurs des coraux.
Plus loin encore se tenaient des navigateurs venus des mers orientales, silencieux et précis dans leurs gestes, qui servaient des plats transparents où flottaient des herbes marines inconnues. Même leurs chants semblaient suivre le mouvement lent des vagues sous le vent du soir.
Tengaros observait ce festin avec étonnement. Ce n’était pas un banquet royal semblable à ceux des palais terrestres, mais une rencontre des mers elles-mêmes, comme si chaque rivage du monde avait envoyé une part de son âme sur cette plage avant le départ du Wanax.
Kadingirra-Saphira demeura silencieuse durant un moment en voyant les êtres marins rire autour des feux avec les navigateurs, les Geists et les créatures mythologiques. Peu à peu, la tension qui avait traversé son cœur sembla se dissoudre dans les chants océaniques et dans la lumière des flammes.
Même les Pelagornis descendaient parfois près des tables pour saisir les poissons lancés par les serviteurs marins, tandis que les Desmostylus poussaient de longs souffles paisibles dans les eaux proches du rivage. La plage entière semblait vivante, comme si les mers elles-mêmes célébraient cette halte avant la suite du voyage.
Le vent marin soufflait doucement sur le festin et mêlait les odeurs de sel, de feu, de nourriture et d’embruns. Pendant quelques heures, la guerre contre le Néant, les Swapnamsar et les inquiétudes du monde semblèrent s’éloigner.
Il ne resta plus que le bruit des vagues, les chants des peuples océaniques et la lumière des flammes dansant sous le ciel immense du Neankitengri, tandis qu’au loin l’océan semblait déjà attendre silencieusement le moment où Tengaros devrait enfin prendre la mer pour rejoindre son destin.
Comprendre le monde à sa racine entre éclats d’histoire, failles stratégiques, mémoires tues et formes vivantes de culture.
Une traversée des siècles pour retrouver ce qui, dans le tumulte, nous tient encore debout.
Voir au-delà des discours là où se forment les véritables structures du pouvoir.
Revenir aux lignes de fracture pour comprendre ce que le passé laisse en héritage.
Entrer dans un monde en construction un espace où les récits se tissent.
Suivre les lignes de force de l’imaginaire entre arts, formes, symboles et récits.