La transition vers le véhicule électrique est présentée depuis plusieurs années comme une trajectoire inévitable. Entre les politiques publiques, les contraintes environnementales et les investissements industriels massifs, le discours dominant est clair : le thermique est condamné, l’électrique doit le remplacer. Dans cette logique, les constructeurs qui anticipent ce basculement devraient logiquement prendre l’avantage, tandis que ceux qui restent attachés au moteur thermique devraient être marginalisés.
Pourtant, certaines réalités industrielles viennent contredire ce récit. Le cas de Geely en Chine en est une illustration frappante. Le groupe, fortement engagé dans l’électrique, continue pourtant de s’appuyer sur le thermique et l’hybride pour maintenir sa position. Cette coexistence n’est pas marginale : elle est centrale dans sa stratégie.
Ce constat pose une question simple. Si l’électrique est réellement le futur dominant du marché automobile, pourquoi le thermique reste-t-il un pilier économique ? La réponse ne tient pas à un retard ou à une résistance culturelle. Elle révèle une limite structurelle : l’électrique, à ce stade, ne parvient pas à remplacer le thermique. Et c’est précisément ce décalage qui peut être interprété comme un essoufflement du modèle électrique.
Un récit de transition linéaire
Depuis le début des années 2010, la transition vers l’électrique est pensée comme un processus linéaire. Dans cette vision, le thermique doit progressivement reculer, remplacé par des véhicules plus propres, plus efficaces et technologiquement supérieurs. Cette trajectoire est soutenue par des politiques publiques fortes, notamment en Europe et en Chine, qui encouragent ou imposent la réduction des moteurs à combustion.
Ce récit repose sur plusieurs hypothèses. La première est que l’électrique deviendra rapidement plus compétitif que le thermique. La seconde est que les infrastructures suivront, permettant une adoption massive. La troisième est que les consommateurs basculeront naturellement vers cette nouvelle technologie.
Dans ce cadre, les constructeurs automobiles ont été incités à investir massivement dans l’électrique. Certains ont annoncé des stratégies de sortie du thermique, d’autres ont réorienté leurs gammes. L’idée d’une rupture proche s’est imposée comme une évidence.
Mais cette vision suppose que le marché valide cette transition. Elle suppose que l’électrique s’impose non seulement sur le plan technologique, mais aussi sur le plan économique. Or, c’est précisément sur ce point que les limites apparaissent.
La réalité industrielle, une transition incomplète
Dans les faits, la transition vers l’électrique ne suit pas la trajectoire attendue. Si les ventes progressent, elles ne suffisent pas à remplacer le thermique. Le marché ne bascule pas, il se segmente.
Les véhicules électriques restent confrontés à plusieurs contraintes. Le coût de production est élevé, notamment en raison des batteries. Les marges sont souvent plus faibles que sur les modèles thermiques. Les infrastructures de recharge, bien que développées, restent inégalement réparties. Enfin, les usages ne sont pas toujours compatibles avec les contraintes techniques, notamment en termes d’autonomie et de temps de recharge.
Ces éléments créent un déséquilibre. L’électrique progresse, mais il ne remplace pas. Il s’ajoute au thermique, sans le faire disparaître. Les constructeurs se retrouvent alors dans une situation complexe : ils doivent investir dans une technologie d’avenir, tout en s’appuyant sur une technologie actuelle pour rester rentables.
Ce décalage entre le discours et la réalité est central. Il montre que la transition n’est pas un basculement, mais une coexistence. Et cette coexistence révèle une fragilité du modèle électrique.
Cette situation crée une tension permanente dans les stratégies des constructeurs. Ils doivent simultanément investir dans l’électrique pour rester alignés avec les orientations politiques et maintenir le thermique pour assurer leur rentabilité immédiate. Ce double effort fragilise leur position, car il mobilise des ressources importantes sans garantir un retour équilibré. L’électrique devient ainsi une nécessité stratégique, mais pas encore un moteur économique autonome.
Geely, un révélateur du déséquilibre
Le cas de Geely illustre parfaitement cette situation. Le groupe est présent sur l’ensemble des segments : thermique, hybride, électrique. Il développe des marques dédiées à l’électrique, tout en continuant à améliorer ses moteurs à combustion.
Cette stratégie n’est pas contradictoire, elle est pragmatique. Geely ne parie pas sur une disparition rapide du thermique. Il considère que ce dernier reste un levier essentiel de rentabilité et de compétitivité.
Le fait que cette stratégie fonctionne est révélateur. Dans un contexte où l’électrique est fortement soutenu, un acteur capable de maintenir une base thermique solide conserve un avantage. Il peut amortir les coûts, s’adapter aux marchés et répondre à des demandes variées.
Ce positionnement montre que le thermique n’est pas en train de disparaître. Il reste central dans l’équilibre économique du secteur. Et si un acteur majeur continue de s’y appuyer, ce n’est pas par conservatisme, mais parce que le modèle électrique ne suffit pas.
Un essoufflement du modèle électrique
Ce constat permet de poser le problème de manière directe. Si l’électrique ne parvient pas à remplacer le thermique, c’est qu’il rencontre des limites. Ces limites ne sont pas anecdotiques, elles sont structurelles.
L’essoufflement ne signifie pas un effondrement. Il désigne un ralentissement, une incapacité à franchir un seuil. L’électrique progresse, mais il ne parvient pas à s’imposer comme solution dominante. Il dépend encore du thermique pour soutenir le système.
Cette dépendance est visible dans les stratégies industrielles. Les constructeurs ne peuvent pas abandonner le thermique sans risquer de fragiliser leur modèle économique. Ils doivent maintenir une double offre, ce qui complique leur position.
L’essoufflement est donc réel, au sens où le modèle électrique ne parvient pas à prendre le relais. Il ne s’agit pas d’un rejet, mais d’une limite. Et cette limite remet en question le récit d’une transition rapide et linéaire.
Cet essoufflement se traduit également par une forme de saturation du marché. Les premières phases de croissance rapide, soutenues par des aides publiques et un effet de nouveauté, laissent place à une adoption plus lente. Les consommateurs deviennent plus sensibles aux contraintes concrètes, ce qui freine l’expansion du modèle. L’électrique cesse alors d’être une évidence et redevient un choix conditionné.
Une transition contrainte par l’économie
Le cœur du problème est économique. Une technologie ne s’impose pas uniquement parce qu’elle est plus propre ou plus moderne. Elle doit être rentable, compétitive et adaptée aux usages.
Or, l’électrique ne remplit pas encore pleinement ces conditions. Les coûts restent élevés, les marges incertaines et les infrastructures incomplètes. Dans ce contexte, le thermique conserve des avantages décisifs.
Les constructeurs ne peuvent pas ignorer cette réalité. Ils doivent arbitrer entre des objectifs politiques et des contraintes économiques. Le résultat est une stratégie hybride, où l’électrique coexiste avec le thermique.
Cette situation montre que la transition ne peut pas être imposée uniquement par le haut. Elle dépend du marché, des coûts et des usages. Et tant que ces éléments ne convergent pas, le basculement reste partiel.
Dans ce cadre, la logique industrielle reprend le dessus sur la logique politique. Les décisions ne sont plus guidées uniquement par des objectifs de transition, mais par la nécessité de maintenir un équilibre économique. Cela explique le maintien du thermique, non comme une survivance, mais comme une composante active du système.
Conclusion
Le cas de Geely met en lumière une contradiction fondamentale. Alors que le discours dominant annonce la fin du thermique, celui-ci reste un pilier du système. Cette situation ne relève pas d’un retard ou d’une résistance, mais d’une réalité économique.
L’électrique progresse, mais il ne remplace pas. Il coexiste, il s’ajoute, mais il ne s’impose pas comme solution unique. Cette incapacité à prendre le relais peut être interprétée comme un essoufflement du modèle.
Ce constat ne signifie pas que l’électrique disparaîtra. Il signifie qu’il ne peut pas, à ce stade, structurer seul le marché. La transition ne sera ni rapide ni linéaire. Elle sera faite de compromis, d’ajustements et de stratégies hybrides.
Ainsi, loin du récit simplifié d’un basculement inévitable, le marché automobile apparaît comme un espace de tensions. Et dans cet espace, le thermique n’est pas encore une relique du passé, mais une composante essentielle du présent.
Pour en savoir plus
Pour approfondir les tensions entre électrique et thermique dans l’industrie automobile, ces références permettent de comprendre les enjeux économiques et industriels.
International Energy Agency, Global EV Outlook
Rapport de référence sur l’évolution du marché des véhicules électriques, mettant en lumière les dynamiques réelles et leurs limites.
Patrick Pélata, L’industrie automobile en mutation
Analyse des transformations du secteur, notamment les contraintes économiques liées à la transition énergétique.
Carlos Tavares, interventions publiques et rapports Stellantis
Prises de position critiques sur le coût et la viabilité du tout électrique, utiles pour comprendre les arbitrages industriels.
Bernard Jullien et Yannick Lung, Industrie automobile : la grande mutation
Étude des stratégies des constructeurs face aux changements technologiques et réglementaires.
World Bank, The Global Economic Outlook for Energy Transition
Analyse des impacts économiques des transitions énergétiques, incluant les tensions entre innovation et rentabilité.
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