
Derrière la décision du Sénat de rétablir le principe du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux, c’est une certaine idée de l’État et de la fonction publique qui s’effondre. Pensée comme une mesure de rigueur, cette politique sape en réalité les services publics, fragilise les agents, et démontre l’incapacité des gouvernants à mener une réforme structurelle. Ce n’est pas une économie, c’est une déconstruction sans vision.
Une logique comptable, pas une réforme
Le non-remplacement d’un départ sur deux, relancé dans le budget 2026, ne constitue pas une stratégie de transformation de l’État. C’est une mesure mécanique, fondée uniquement sur une réduction brute des effectifs, sans analyse des besoins ni redéfinition des missions. Ce n’est pas une politique de réforme : c’est une logique comptable appliquée à l’aveugle.
Son efficacité est illusoire. L’État n’est pas une entreprise, et les services publics n’obéissent pas à la loi de l’offre et de la demande. Couper dans les effectifs, sans repenser la structure des missions, ne génère pas d’efficience. Au contraire : cela engendre des tensions, des désorganisations, des ruptures de service. Et cela pousse à l’externalisation, bien souvent plus coûteuse et moins contrôlable.
Une attaque directe contre les citoyens
Ce sont les citoyens qui paient le prix de cette politique. Moins de personnel, c’est moins de guichets ouverts, plus de délais, moins d’accès aux droits. Dans l’éducation, cela signifie des classes surchargées. Dans la santé, des files d’attente et des soins retardés. Dans la justice, des délais d’instruction prolongés. Dans l’administration, une perte du lien direct, de l’accompagnement, de la clarté.
Loin de répondre à un besoin de qualité, cette politique produit l’effet inverse : elle abîme l’image des services publics et alimente la défiance institutionnelle. Les populations les plus fragiles, les territoires les plus isolés, les publics les plus dépendants de la solidarité nationale sont les premiers à être touchés. Loin d’être neutre, cette coupe budgétaire accroît les inégalités sociales et territoriales.
Les agents sacrifiés dans le silence
Cette politique est aussi une violence sociale à l’encontre des fonctionnaires. Ceux qui restent doivent absorber les tâches des collègues non remplacés, avec moins de temps, moins de reconnaissance, et parfois des conditions de travail dégradées. L’épuisement professionnel se banalise, les arrêts maladie augmentent, les vocations s’effondrent.
Pire encore : le non-remplacement s’accompagne souvent d’une précarisation des recrutements. Là où des postes stables existaient, on crée des emplois contractuels, mal rémunérés, moins formés, et soumis à une pression permanente. On nie ainsi le rôle fondamental de la fonction publique de carrière, qui garantit la neutralité, la continuité et l’indépendance du service de l’État.
Une politique inefficace qui évite les vraies réformes
Le plus grave dans cette logique, c’est qu’elle évite les réformes structurelles. On ne touche pas à l’empilement des structures, à la coexistence de strates inefficaces, aux doublons institutionnels. On ne s’attaque pas non plus à des dépenses absurdes, comme les achats publics réalisés à des coûts bien supérieurs à ceux du marché, faute de mutualisation ou de pilotage rationnel.
La rationalisation, la vraie, supposerait un travail d’architecture, une remise à plat des politiques, une vision de long terme. Ici, on remplace ce chantier complexe par une simple opération de soustraction budgétaire. C’est plus simple à présenter dans un graphique PowerPoint, mais c’est politiquement paresseux et socialement destructeur.
Un symptôme d’abandon de la puissance publique
Le rétablissement de cette règle n’est pas un geste neutre : il traduit une renonciation à penser le rôle de l’État dans la société contemporaine. Loin d’être un outil de modernisation, il marque un désengagement volontaire, un refus d’investir dans ce qui fonde la cohésion sociale : l’éducation, la santé, la justice, l’administration du quotidien.
À l’heure où les crises se multiplient climatiques, sociales, sanitaires ce recul de l’État est un signal inquiétant. Il laisse le champ libre au privé, au marché, à la logique de l’arbitrage individuel. Il déstructure le pacte républicain, affaiblit la solidarité, et prépare le terrain à une société de chacun pour soi, où les services deviennent un privilège réservé à ceux qui peuvent payer.
Un retour à une idéologie dépassée
Le non-remplacement, tel qu’il avait été appliqué entre 2007 et 2012, n’avait pourtant pas tenu ses promesses. Le bilan avait été contesté, y compris par les cours des comptes et les observateurs les plus modérés. Il avait conduit à des pertes d’expertise, à une détérioration du fonctionnement des services, et à des coûts indirects supérieurs aux économies attendues.
Le remettre en place aujourd’hui, sans réexamen, sans ajustement, c’est faire revenir une politique ancienne dans un contexte nouveau. C’est nier les effets d’une décennie d’austérité, de crises sanitaires, de réformes bâclées. C’est rejouer une partition déjà dissonante, avec moins de moyens et plus de tensions.
Conclusion
Ce n’est pas une règle de gestion : c’est un outil d’effacement. Le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux affaiblit l’État, précarise ses agents, dégrade les services, creuse les fractures. Il ne produit aucune réforme, aucune simplification, aucune amélioration structurelle.
Réduire la dépense publique peut être nécessaire. Mais encore faut-il choisir où, comment, et pourquoi. Ici, on supprime des bras, des cerveaux, des vocations. On supprime sans penser. On réduit sans reconstruire. On gouverne sans État.
Source
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Assemblée nationale – Question n° 1469 : « Non‑remplacement annoncé de fonctionnaires pour 2025 »
montre le débat politique autour de la suppression massive de postes dans les collectivités territoriales à horizon 2030.
https://questions.assemblee-nationale.fr/q17/17-1469QE.htm
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Le Monde – « Le non‑remplacement d’un fonctionnaire d’État sur deux partant à la retraite a atteint ses limites » (2011) — un rapport parlementaire de l’époque fait un bilan critique de la politique de non-remplacement menée entre 2008 et 2012, en soulignant ses limites pour les services publics.
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IFRAP (Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques) – Rapport « 1980‑2019 : quelle évolution des effectifs de la fonction publique ? » — donne des données longues sur l’évolution des effectifs et montre qu’au-delà des suppressions, il y a des recompositions, ce qui rend floue l’idée d’une rationalisation simple.
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CFTC Territoriaux – Article « Non‑remplacement d’un fonctionnaire sur trois : une fausse bonne idée » (2025) — critique directement l’idée d’un non‑remplacement systématique, soulignant que cela dégrade les services publics déjà fragiles et ne résout aucun problème structurel.
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