Lorsque l’Union européenne lance Next Generation EU en 2020, l’ambition affichée est considérable. Face au choc provoqué par la pandémie, Bruxelles décide de franchir un seuil politique inédit en organisant un endettement commun à grande échelle. Pour ses promoteurs, le programme ne constitue pas seulement une réponse conjoncturelle à une crise exceptionnelle. Il doit démontrer que l’Europe peut retrouver durablement le chemin de la croissance grâce à une politique budgétaire ambitieuse pilotée depuis les institutions européennes.
L’Italie occupe immédiatement une place centrale dans cette stratégie. Le pays reçoit la plus grande part des financements et devient la principale vitrine du projet. Les dirigeants européens présentent alors Rome comme le laboratoire d’une nouvelle doctrine économique reposant sur l’investissement public, la transition énergétique, la numérisation et la modernisation administrative. Si cette approche fonctionne quelque part, elle doit fonctionner en Italie.
Six ans plus tard, le contraste entre les promesses initiales et les résultats observables devient difficile à ignorer. Les centaines de milliards mobilisés n’ont pas produit la transformation économique annoncée. Loin d’apparaître comme une démonstration éclatante du succès européen, l’Italie soulève désormais une question beaucoup plus embarrassante : et si le problème n’était pas le montant des dépenses, mais l’idée même selon laquelle la croissance peut être créée par la seule mobilisation d’argent public ?
L’Italie devait être la preuve que Bruxelles avait raison
L’importance accordée à l’Italie n’avait rien d’un hasard. Depuis plus de vingt ans, le pays représente l’un des principaux défis économiques du continent. Sa croissance est faible, sa productivité progresse peu et sa dette publique figure parmi les plus élevées du monde développé. Pour les institutions européennes, réussir en Italie revenait à démontrer la pertinence de leur nouvelle stratégie économique.
Avec plus de 190 milliards d’euros promis dans le cadre du plan de relance, Rome bénéficie d’un traitement sans équivalent. Aucun autre État membre ne reçoit une enveloppe comparable. L’objectif consiste à financer simultanément des infrastructures, des projets énergétiques, des programmes de numérisation et une modernisation générale de l’économie italienne. Le discours officiel laisse alors entendre que ces investissements permettront enfin de corriger les blocages qui pénalisent le pays depuis des décennies.
Cette approche s’inscrit dans une évolution plus large de la pensée économique européenne. Depuis plusieurs années, Bruxelles cherche à démontrer qu’une intervention publique massive peut accélérer la transformation des économies nationales. La pandémie fournit l’occasion idéale pour tester cette théorie à une échelle sans précédent. L’Italie devient ainsi bien davantage qu’un simple bénéficiaire de fonds européens. Elle devient le symbole d’un projet politique et économique beaucoup plus vaste.
L’enjeu est donc considérable. Si l’Italie connaît une renaissance économique grâce à ces financements, la dette commune européenne acquiert immédiatement une légitimité durable. Dans le cas contraire, c’est toute la logique de Next Generation EU qui risque d’être remise en question.
Des milliards dépensés pour des résultats décevants
Les résultats observés aujourd’hui apparaissent pourtant très éloignés de l’enthousiasme qui entourait le lancement du programme. Malgré des montants exceptionnels, l’économie italienne continue de présenter les mêmes fragilités fondamentales. La croissance demeure modérée, la productivité reste faible et la dette publique conserve des proportions inquiétantes.
L’industrie italienne continue également de subir les difficultés qui affectent l’ensemble du continent européen. La hausse des coûts énergétiques, la concurrence internationale et le ralentissement de la demande mondiale limitent fortement les gains attendus. Les financements européens ont permis de soutenir certains projets, mais ils n’ont pas modifié les mécanismes profonds qui déterminent la compétitivité du pays.
La faiblesse persistante de l’investissement privé constitue un autre signal préoccupant. Les promoteurs du plan espéraient que les dépenses publiques déclencheraient un effet d’entraînement massif sur les capitaux privés. Cet effet demeure difficile à identifier à l’échelle de l’économie nationale. Les entreprises continuent d’investir avec prudence dans un environnement marqué par l’incertitude réglementaire, fiscale et énergétique.
Le problème est d’autant plus visible que les attentes initiales étaient extrêmement élevées. En 2020 et 2021, certains responsables européens présentaient Next Generation EU comme un moment historique comparable aux grandes étapes de la construction européenne. Six ans plus tard, le débat ne porte plus sur l’ampleur du succès mais sur la difficulté à mesurer concrètement les bénéfices obtenus. Pour un programme présenté comme révolutionnaire, cette situation constitue déjà un aveu de faiblesse.
Le problème n’est pas italien mais européen
La tentation est grande de considérer ces difficultés comme un problème propre à l’Italie. Pourtant, cette lecture apparaît largement insuffisante. Les limites observées à Rome renvoient en réalité à des fragilités présentes dans une grande partie du continent. Les autres exemples souvent cités pour défendre le plan de relance ne sont pas nécessairement plus convaincants lorsqu’on les examine en détail.
L’Espagne est généralement présentée comme la principale réussite économique de ces dernières années. Sa croissance dépasse celle de nombreux partenaires européens et sert régulièrement d’argument en faveur des politiques de soutien budgétaire. Cette performance mérite toutefois d’être nuancée. Une part importante de l’activité espagnole reste liée au tourisme, un secteur qui contribue fortement au PIB mais dont la capacité à générer des gains de productivité durables demeure limitée.
Une autre partie de cette croissance provient d’activités industrielles relativement peu sophistiquées. L’Espagne bénéficie de certains mouvements de relocalisation au sein du marché européen, mais il s’agit souvent d’industries à valeur ajoutée modeste comparées aux secteurs technologiques les plus avancés. Présenter cette évolution comme une révolution industrielle apparaît largement excessif.
La dynamique démographique joue également un rôle central dans les statistiques économiques espagnoles. La population du pays progresse rapidement sous l’effet de flux migratoires importants, notamment d’une immigration illégale qui atteint des niveaux élevés depuis plusieurs années. Cette augmentation de la population soutient mécaniquement la consommation et l’activité économique globale. Elle contribue donc à améliorer les chiffres de croissance.
Cependant, cette évolution s’accompagne aussi de tensions sociales croissantes. Le logement, les infrastructures publiques et certains services collectifs subissent une pression grandissante. Une hausse du PIB alimentée par l’expansion démographique ne constitue pas nécessairement la preuve d’une amélioration de la productivité ou de la richesse par habitant. Là encore, les indicateurs utilisés pour illustrer le succès des politiques européennes apparaissent moins impressionnants lorsqu’ils sont examinés de plus près.
La vieille illusion de la relance par l’argent public
Le principal problème de Next Generation EU est peut-être moins budgétaire qu’intellectuel. Le programme repose sur l’idée selon laquelle une injection massive de capitaux publics peut créer les conditions d’une croissance durable. Cette conviction est profondément ancrée dans une partie de la classe politique européenne depuis plusieurs décennies.
Pourtant, la croissance économique ne résulte pas automatiquement des dépenses engagées par les pouvoirs publics. Elle dépend avant tout de la capacité des entreprises à innover, à investir et à améliorer leur productivité. Les transferts financiers peuvent accompagner ces processus, mais ils ne peuvent pas les remplacer. Aucune économie n’est devenue durablement prospère grâce aux subventions seules.
Les difficultés européennes actuelles illustrent précisément cette réalité. Le continent reste confronté à un excès de réglementation, à des coûts énergétiques élevés, à un vieillissement démographique rapide et à des gains de productivité insuffisants. Dans plusieurs secteurs stratégiques, l’écart technologique avec les États-Unis continue même de se creuser.
Or Next Generation EU ne traite aucun de ces problèmes de fond. Le programme finance des projets, distribue des crédits et soutient des investissements ciblés. Il ne modifie pas les contraintes structurelles qui freinent la création de richesse. Les obstacles à la compétitivité demeurent largement intacts malgré les sommes engagées.
Cette confusion entre financement et croissance constitue probablement la faiblesse fondamentale du projet. Lever plusieurs centaines de milliards d’euros représente une prouesse financière et politique. Produire davantage de richesse durable exige des transformations beaucoup plus profondes. Les dirigeants européens ont souvent présenté ces deux réalités comme équivalentes alors qu’elles relèvent de logiques très différentes.
Conclusion
Next Generation EU devait démontrer qu’une dette commune financée par Bruxelles pouvait relancer durablement les économies européennes. L’Italie devait fournir la preuve la plus spectaculaire de cette réussite. Quelques années après le lancement du programme, cette démonstration reste introuvable.
Les financements ont été distribués, les projets ont été lancés et les annonces se sont multipliées. Pourtant, les problèmes fondamentaux qui pénalisent l’économie italienne demeurent largement présents. Les résultats observés apparaissent sans commune mesure avec les ambitions affichées lors du lancement du plan.
L’expérience italienne suggère ainsi une conclusion plus large. L’Europe continue de surestimer la capacité de la dépense publique à créer de la croissance durable. Elle confond trop souvent les moyens mobilisés avec les résultats obtenus. Le grand plan de relance européen pourrait finalement rester dans l’histoire comme la démonstration coûteuse d’une vérité ancienne : il est possible de subventionner des projets, mais il est beaucoup plus difficile de subventionner la prospérité.
Pour en savoir plus
Les débats sur la croissance européenne, les politiques de relance et le rôle de l’intervention publique ne datent pas de Next Generation EU. Depuis plusieurs décennies, économistes, historiens et théoriciens du marché s’interrogent sur les véritables moteurs de la prospérité, sur les limites de la dépense publique et sur les conditions nécessaires à une croissance durable. Les ouvrages suivants permettent de replacer les controverses actuelles dans une perspective historique et intellectuelle plus large.
The Rise and Decline of Nations – Mancur Olson
Ouvrage classique expliquant comment les groupes d’intérêt et les rigidités institutionnelles finissent par freiner la croissance économique des pays développés. Utile pour comprendre pourquoi les injections financières produisent souvent des résultats limités lorsqu’elles ne s’accompagnent pas de réformes structurelles.
The European Economy Since 1945 – Barry Eichengreen
Une synthèse majeure de l’histoire économique européenne contemporaine. L’auteur retrace les cycles de croissance, les politiques publiques et les défis structurels qui ont façonné les économies du continent depuis la Seconde Guerre mondiale.
Capitalism, Socialism and Democracy – Joseph Schumpeter
L’ouvrage dans lequel Schumpeter développe sa théorie de la « destruction créatrice ». Une référence essentielle pour comprendre pourquoi l’innovation et l’entrepreneuriat jouent un rôle central dans la création durable de richesse.
The Road to Serfdom – Friedrich Hayek
Une critique célèbre de la planification économique et de l’intervention croissante de l’État dans l’économie. Hayek y développe l’idée que la prospérité repose davantage sur les mécanismes du marché que sur les programmes administratifs.
The State and the Market – Roger Middleton
Une étude détaillée des relations entre intervention publique et performance économique dans les pays européens. L’ouvrage permet de replacer les grands plans de relance contemporains dans une perspective historique plus large.
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