Afrique, le retour de bâton du retrait français

Pendant des années, le mot d’ordre d’une grande partie de la gauche était sans ambiguïté. Il fallait liquider la Françafrique, fermer les bases militaires et chasser les troupes françaises du continent africain. L’intervention militaire était systématiquement présentée comme une ingérence intolérable, un reliquat néocolonial bloquant l’émancipation des peuples.

Aujourd’hui, le paysage sahélien et centrafricain a radicalement changé sous l’effet des retraits successifs. Les forces tricolores sont partielles ou totalement absentes, cédant la place aux juntes et au groupe Wagner. Face aux exactions commises et aux menaces pesant sur les opposants, les mêmes acteurs politiques s’indignent.

Cette indignation tardive interpelle alors que le vide sécuritaire a été méthodiquement réclamé. En saisissant les ministères pour protéger des lanceurs d’alerte, la gauche découvre la réalité brutale des régimes autoritaires. Cet article analyse comment le refus d’assumer le rapport de force géopolitique a ouvert la porte au pire.

Partie 1 : L’utopie du vide et le dogme de l’anti-impérialisme

La grille de lecture anti-impérialiste a longtemps dominé le débat politique français sur l’Afrique. Selon cette théorie, la seule présence de la France constituait l’obstacle majeur à la souveraineté. Il suffisait de retirer les soldats pour voir émerger des démocraties stables, apaisées et enfin autonomes. Cette vision idéaliste occultait sciemment les réalités sécuritaires et les tensions ethniques ou religieuses locales.

Pourtant, la géopolitique fondamentale a toujours eu une horreur absolue du vide territorial et militaire. Lorsqu’une puissance protectrice se retire sans transition organisée, d’autres forces s’engouffrent immédiatement dans l’espace laissé libre. En exigeant le départ précipité des forces tricolores, les opposants n’ont pas libéré le Sahel. Ils ont simplement neutralisé le seul acteur capable d’endiguer l’expansion des groupes terroristes et des milices.

Les avertissements concernant les risques d’une déstabilisation régionale ont été systématiquement balayés comme du paternalisme. L’idée qu’un retrait français résoudrait tous les maux de la région relevait d’une naïveté déconcertante. Les structures étatiques locales, souvent fragiles, n’étaient pas en mesure de faire face seules aux insurrections. Le départ des troupes françaises a précipité l’effondrement sécuritaire que certains prétendaient vouloir éviter.

Le résultat sur le terrain est aujourd’hui d’une clarté aveuglante pour tous les observateurs. La fin de la présence militaire française n’a débouché sur aucune floraison démocratique ou institutionnelle. Elle a au contraire ouvert une brèche géante dans laquelle les pires appétits autoritaires se sont engouffrés. Le dogme idéologique s’est fracassé contre le mur de la réalité géopolitique la plus brute.

Partie 2 : L’aveuglement stratégique face à l’offensive russe

Pendant que les débats politiques français s’éternisaient sur les erreurs passées de la diplomatie occidentale, Moscou avançait. La stratégie du Kremlin en Afrique n’a jamais été un mystère pour les services de renseignement. L’objectif était clair : implanter le groupe paramilitaire Wagner pour capturer les ressources et évincer l’influence européenne. Malgré ces signaux d’alerte évidents, la gauche française est restée focalisée sur la dénonciation de Barkhane.

L’arrivée des mercenaires russes en Centrafrique puis au Mali a été accueillie avec un aveuglement troublant. Beaucoup ont refusé d’y voir une menace existentielle pour les droits humains et la stabilité régionale. La rhétorique anti-occidentale déployée par les juntes militaires a même trouvé un écho auprès de certains militants. On préférait célébrer une prétendue rupture souverainiste plutôt que d’analyser la nature réelle des nouveaux arrivants.

La naïveté quant aux méthodes du groupe Wagner et de ses successeurs directs frôle l’incompétence stratégique. Croire que des milices privées au service d’un régime autoritaire respecteraient le droit international était absurde. Partout où ces mercenaires se sont installés, les exactions contre les populations civiles se sont multipliées. Les pillages de ressources minières et la répression de toute opposition sont devenus la norme.

Cet aveuglement a empêché la construction d’une opposition politique ferme contre l’ingérence russe dès ses débuts. En concentrant tous les coups sur l’armée française, on a offert une couverture médiatique inespérée aux mercenaires. La menace russe a été minimisée jusqu’au moment où son emprise est devenue totalement irréversible. C’est un échec d’analyse géopolitique majeur dont les populations locales payent aujourd’hui le prix fort.

Partie 3 : Le réveil tardif et la posture des vierges effarouchées

Voir aujourd’hui les représentants de la gauche s’alarmer du sort des opposants africains ne manque pas d’ironie. Après avoir réclamé le départ des forces tricolores, ces parlementaires découvrent brutalement la réalité du terrain. Les saisies de ministères pour protéger des lanceurs d’alerte centrafricains ou sahéliens ressemblent à une tentative désespérée de rachat. On feint de découvrir une brutalité que chacun savait inévitable après le retrait français.

Cette indignation à géométrie variable révèle une contradiction politique profonde et difficilement tenable sur le long terme. On ne peut pas méthodiquement affaiblir les leviers d’action de son propre pays et déplorer son impuissance ultérieure. Réclamer l’intervention morale de la France après avoir exigé son effacement militaire est une posture intenable. C’est le comportement classique de ceux qui refusent d’assumer les conséquences directes de leurs choix idéologiques.

La dénonciation des exactions de Wagner par ceux qui ont accéléré le départ français manque cruellement de crédibilité. Les juntes militaires au pouvoir à Bamako, Niamey ou Bangui n’ont que faire des protestations morales parisiennes. Ayant acté le départ de la France, elles s’appuient désormais sur des partenaires autrement plus violents et peu scrupuleux. Les appels au droit international lancés depuis l’Assemblée nationale ne pèsent plus rien face aux armes russes.

Cette posture des vierges effarouchées masque mal un malaise politique grandissant au sein des états-majors partisans. Le constat du désastre sécuritaire africain oblige à un bilan critique que peu sont prêts à faire. Il est plus facile d’interpeller le gouvernement français actuel que de reconnaître sa propre erreur d’appréciation historique. Ce théâtre politique ne leurre plus personne, ni en France, ni sur le continent africain.

Partie 4 : Le point de non-retour et le verrou de l’opinion française

Au-delà des postures politiques, un paramètre fondamental est désormais définitivement verrouillé : l’attitude de la population française. Après dix ans d’engagement au Sahel, le bilan humain et financier de l’opération Barkhane a laissé des traces. Le sentiment d’ingratitude suscité par le French-bashing orchestré par les juntes a profondément froissé l’opinion publique. Les citoyens français ne comprennent plus pourquoi leurs soldats devraient risquer leur vie dans la région.

Cette lassitude démocratique constitue un point de non-retour stratégique absolu pour tous les gouvernements à venir. Plus aucun dirigeant politique français n’aura le mandat ou le soutien populaire pour réintervenir militairement en Afrique. Le coût politique d’un nouvel engagement au Sahel est devenu infiniment trop élevé pour être envisagé. La porte est désormais fermée à double tour, scellant le départ définitif des forces armées tricolores.

Ce verrouillage de l’opinion rend totalement vaines les incantations sur la stabilisation future de la région par la France. Les appels à l’aide des opposants ou des lanceurs d’alerte se heurteront au refus catégorique des Français. La France a tourné la page africaine sur le plan militaire, poussée par la lassitude de son opinion. Cette réalité condamne la région à un face-à-face durable avec ses nouveaux maîtres autoritaires.

L’illusion qu’un retour en arrière serait possible en cas d’aggravation de la situation sécuritaire est définitivement brisée. La rupture est consommée et les leviers d’influence traditionnels de la diplomatie française sont totalement détruits. En précipitant le départ de l’armée, les critiques de la Françafrique ont scellé l’abandon définitif du terrain. La zone est désormais livrée à elle-même et aux prédateurs géopolitiques sans aucun recours occidental possible.

Conclusion

La crise sécuritaire et politique qui ravage le Sahel et la Centrafrique marque la fin d’une époque. Elle démontre les limites tragiques d’une vision purement idéologique et morale des relations internationales contemporaines. En réclamant le départ de la France, la gauche pensait libérer des peuples ; elle a seulement pavé la voie à la milice Wagner.

L’opinion publique française a désormais acté ce retrait et refuse catégoriquement l’idée d’un quelconque retour militaire. L’histoire retient rarement la pureté des intentions déclarées, mais seulement la dureté des résultats sur le terrain. Il est désormais trop tard pour regretter la présence du pompier français : la maison brûle, et les pyromanes ont pris le contrôle total du territoire.

Pour aller plus loin

Ces cinq références documentent le retrait militaire français d’Afrique subsaharienne, l’installation des milices russes Wagner (Africa Corps) dans le vide sécuritaire créé, et le verrouillage de l’opinion publique française opposée à toute nouvelle intervention.

  1. Thierry Vircoulon« La France au Sahel : la fin d’un cycle stratégique » (Institut Français des Relations Internationales – IFRI, 2022)

    Analyse le lien direct entre le sentiment anti-français, le désengagement militaire de Paris et l’arrivée de la diplomatie coercitive russe et des mercenaires de Wagner.

  2. Marc-Antoine Pérouse de MontclosL’Aspirateur sahélien : les leçons d’une guerre manquée (Éditions L’Harmattan, 2023)

    Décortique l’échec des politiques de stabilisation au Sahel et l’impossibilité d’un retour militaire face à la lassitude des opinions publiques occidentales.

  3. Niagalé Bagayoko« Les réorganisations sécuritaires au Sahel et la montée des nouveaux acteurs » (Revue Afrique Contemporaine, 2023)

    Étudie la substitution de la présence occidentale par des partenariats autoritaires avec Moscou à l’initiative des juntes militaires d’Afrique de l’Ouest.

  4. Arthur Quesnay & Félix Durand« Wagner en Afrique : anatomie d’une prédation d’État » (Note de recherche du Groupe de Recherche et d’Information sur la Paix et la Sécurité – GRIP, 2023)

    Dresse le bilan des méthodes de Wagner (Africa Corps) en Centrafrique et au Mali : mainmise sur les ressources minières et répression ciblée des opposants.

  5. Jocelyn CoulonÀ quoi sert le maintien de la paix ? La fin des grandes interventions occidentales (Éditions du Boréal, 2023)

    Théorise la fin définitive des grandes opérations extérieures (OPEX) occidentales, bloquées par le refus irréversible des opinions publiques nationales.

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