Au tournant des VIᵉ et VIIᵉ siècles, le monde méditerranéen bascule. Alors que l’Empire romain d’Orient — qu’il est d’usage de qualifier de byzantin — lutte pour sa survie face à la poussée des Sassanides puis à l’expansion fulgurante du Caliphat omeyyade, sa frontière septentrionale s’effondre. Les tribus slaves, franchissant le Danube en vagues successives, s’installent durablement dans la péninsule balkanique. Ce mouvement migratoirement et militairement massif brise la continuité territoriale de l’Empire et transforme l’arrière-pays en une mosaïque de territoires autonomes et insoumis : les Sclavinies (Sklaviniai).
Face à cette perte brutale du contrôle territorial, la réaction de Constantinople ne s’appuie pas immédiatement sur le système administratif et militaire des Thèmes, lequel est alors balbutiant et intégralement mobilisé en Asie Mineure face à la menace arabe. Au cours du VIIᵉ siècle et du début du VIIIᵉ siècle, l’Empire doit inventer une stratégie de gestion de crise à l’échelle d’un continent. Privé des ressources humaines et financières de la préfecture de l’Illyricum, le pouvoir impérial adopte une posture éminemment pragmatique, oscillant entre pragmatisme défensif, diplomatie d’expédients et interventions brutales mais ciblées. Comment l’Empire byzantin a-t-il géré la militarisation et la perte de l’intérieur balkanique lors de l’installation des Slaves ? Il convient d’analyser la réponse byzantine à travers l’abandon stratégique de l’arrière-pays, le verrouillage des bastions maritimes, l’usage de la diplomatie d’influence et, enfin, le recours aux déportations et expéditions punitives.
I. Le repli stratégique et l’abandon de l’intérieur des terres
L’arrivée des Slaves dans les Balkans se produit à un moment d’épuisement structurel pour l’Empire. Les guerres épuisantes menées par l’empereur Maurice, puis le chaos politique de l’usurpation de Phocas et la grande guerre contre la Perse (602-628) vident les provinces balkaniques de leurs forces armées régulières. L’appareil militaire impérial se voit contraint d’opérer un choix dramatique : concentrer l’effort sur le front oriental où se joue l’existence même de la capitale, ou tenter de maintenir une présence militaire diffuse dans l’immensité balkanique.
L’Empire choisit la première option. Les garnisons stationnées le long du limes danubien et dans les grandes cités de l’intérieur, comme Sirmium ou Naissus (Niš), sont progressivement évacuées, réduites à l’impuissance ou détruites. Ce retrait entraîne un effondrement immédiat du réseau d’infrastructures romaines. Les grandes voies de communication terrestres, au premier rang desquelles la Via Egnatia qui reliait Dyrrachium à Constantinople, cessent d’être sécurisées. L’arrière-pays devient, pour l’administration impériale, un espace opaque, largement impénétrable sans l’engagement de corps d’armée majeurs.
Ce renoncement temporaire au contrôle des zones rurales et montagneuses laisse le champ libre aux structures sociopolitiques slaves. En s’installant dans les vallées et les reliefs escarpés des Pindes, des Rhodopes ou des Balkans, les Slaves militarisent l’espace à leur manière. Sans armée permanente ni administration centralisée, ils s’appuient sur une guerre de harcèlement, tirant parti du relief. En réponse, Byzance formalise un abandon de fait : la souveraineté théorique sur ces terres demeure inscrite dans l’idéologie impériale, mais l’exercice réel du pouvoir y est interrompu pour plus d’un siècle.
II. Le verrouillage des littoraux et la défense des cités fortifiées
Ne pouvant plus tenir le territoire dans sa continuité, l’armée byzantine réorganise son dispositif autour d’une logique de bastions. Elle se replie sur une chaîne de cités littorales ultra-fortifiées et de points d’appui insulaires, tirant parti de la maîtrise incontestée de la mer par la flotte impériale.
Des cités comme Thessalonique, Dyrrachium, Athènes, Corinthe ou Monemvasia deviennent les piliers de cette présence byzantine fragmentée. Thessalonique, en particulier, subit plusieurs sièges mémorables au cours du VIIᵉ siècle (notamment en 615, 617 et 676-678), où les tribus slaves environnantes, parfois coalisées avec les Avars, tentent de briser le verrou impérial. La résistance de la ville, consignée dans les Miracles de saint Démétrios, illustre parfaitement la doctrine militaire du moment : tenir la muraille, ravitailler la cité par la voie maritime et refuser le combat rangé en rase campagne contre des forces numériquement supérieures.
Cette stratégie de réseau côtier permet à Constantinople de conserver des têtes de pont stratégiques. Ces comptoirs fortifiés remplissent une triple fonction : ils empêchent la formation d’États maritimes slaves puissants, ils assurent la continuité des routes commerciales maritimes entre l’Italie, la Grèce et la capitale, et ils servent de bases arrière pour l’envoi futur de corps d’expédition. L’Empire transforme ainsi la géographie balkanique en une opposition binaire : un espace terrestre intérieur contrôlé par les Slaves, et un espace maritime et littoral sous domination absolue du basileus.
III. L’action diplomatique et la gestion des alliances locales
Conscient de l’impossibilité de soumettre les Slaves par les seules armes, le pouvoir byzantin mobilise toute la panoplie de son arsenal diplomatique pour diviser, contenir et instrumentaliser ces nouveaux arrivants. La fragmentation politique des Slaves, organisés en tribus autonomes dirigées par des chefs locaux (župani ou princes), offre une prise idéale aux services de la diplomatie impériale.
Constantinople s’attache d’abord à acheter la neutralité ou l’alliance de certaines tribus. À défaut de pouvoir lever des impôts dans ces régions, l’Empire verse des subsides en or et distribue des étoffes précieuses ou des produits de luxe aux chefs slaves. En parallèle, la chancellerie impériale intègre ces élites tribales dans la hiérarchie romaine en leur conférant des titres honorifiques (archonte, patrice ou spathaire). Par cette cooptation, Byzance transforme de fait des chefs de guerre indépendants en représentants théoriques de l’autorité impériale sur leurs populations.
L’Empire pratique également une politique de division systématique, dressant une tribu contre une autre dès que l’une d’entre elles acquiert une prépondérance menaçante. Enfin, cette diplomatie s’accompagne d’une intégration militaire : de nombreux guerriers slaves sont engagés comme mercenaires au sein des troupes impériales. Ces contingents légers apportent leur connaissance du terrain et leurs méthodes de combat à l’armée byzantine, participant notamment aux campagnes sur le front oriental ou à la garde des frontières côtières.
IV. Les expéditions punitives et le transfert forcé de populations
Si le quotidien repose sur le confinement et la négociation, Byzance n’hésite pas à faire usage de la force brutale dès qu’une fenêtre d’opportunité stratégique s’ouvre. Lorsque le front arabe connaît des accalmies ou que des trêves sont conclues en Orient, les empereurs déplacent l’armée d’élite (les tagmata) vers les Balkans pour mener des opérations de coercition d’une grande violence.
Ces campagnes ont un caractère ponctuel mais dévastateur. En 657, l’empereur Constant II mène une vaste expédition dans les Sclavinies de Macédoine pour rétablir la circulation terrestre et forcer les tribus au paiement d’un tribut. En 688-689, Justinien II conduit une armée depuis Constantinople jusqu’à Thessalonique, brisant les barrages slaves et réaffirmant l’autorité impériale par la force. L’objectif de ces expéditions n’est pas d’occuper de nouveau le sol de façon permanente, mais de marquer les esprits, de détruire l’infrastructure économique des tribus rebelles et de capturer des ressources.
L’élément central de cette politique militaire réside dans l’usage systématique de la déportation massive. Lors des campagnes de Justinien II, des dizaines de milliers de Slaves sont capturés, déracinés des Balkans et déportés en Asie Mineure, notamment dans le thème de Opsikion. Ce transfert de population remplit un double objectif stratégique pour Constantinople : d’une part, il démilitarise et dépeuple les zones balkaniques trop instables, réduisant la pression démographique et militaire sur les cités grecques ; d’autre part, il fournit à l’Empire une main-d’œuvre agricole et des recrues militaires fraîches pour repeupler l’Anatolie dévastée par les raids arabes.
Conclusion
La militarisation des Balkans consécutive à l’arrivée des Slaves ne s’est pas traduite par une reconquête immédiate ni par une confrontation frontale permanente. Pris en tenaille par la crise existentielle qu’il traversait face aux conquêtes arabo-musulmanes, l’Empire byzantin a fait preuve d’une plasticité stratégique remarquable. En adaptant ses modes d’action à la perte brutale de son réseau provincial, il a substitué à la défense territoriale classique un système complexe de réaction par paliers : l’abandon mesuré de l’arrière-pays rural, la transformation des cités littorales en bastions maritimes inexpugnables, l’usage pragmatique de la corruption diplomatique et le recours au transfert forcé de populations.
Cette gestion de crise a permis à Constantinople de préserver l’essentiel — la continuité de l’État, la maîtrise des mers et la possession de positions clés — durant le sombre VIIᵉ siècle. Ce n’est qu’au IXᵉ siècle, une fois le front oriental stabilisé et la puissance économique retrouvée, que l’Empire tirera les leçons de cette période pour réexporter, sous une forme adaptée, le système des Thèmes dans les Balkans. Il engagera alors la reconquête méthodique et l’acculturation de ces Sclavinies, transformant les guerriers slaves d’hier en sujets du basileus.
Pour aller plus loin
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Lemerle, Paul, Les plus anciens recueils des Miracles de saint Démétrius et la pénétration des Slaves dans les Balkans, Éditions du CNRS, 1979-1981.
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Fine, John V. A., The Early Medieval Balkans: A Critical Survey from the Sixth to the Late Twelfth Century, University of Michigan Press, 1991.
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Ostrogorsky, George, Histoire de l’État byzantin, Payot, 1996.
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Cheynet, Jean-Claude (dir.), Le Monde byzantin, tome II : L’Empire romain d’Orient (641-1204), Presses Universitaires de France, 2006.
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Curta, Florin, The Making of the Slavs: History and Archaeology of the Lower Danube Region, c. 500–700, Cambridge University Press, 2001.
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L’empire doute, mais continue de frapper. la suite de cette tension est encore visible ailleurs.
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