Lorsqu’on évoque l’Empire byzantin, une idée revient souvent : après la chute de Rome en 476, un nouvel empire grec et oriental aurait pris la relève de l’ancien Empire romain. Cette vision paraît naturelle aux yeux modernes. Elle repose pourtant sur une lecture rétrospective qui ne correspond pas à la manière dont les contemporains percevaient leur propre monde.
Pour les habitants de Constantinople, il n’existe pas de rupture fondamentale entre Rome et ce que nous appelons aujourd’hui Byzance. Ils ne se considèrent pas comme les héritiers de Rome, encore moins comme les fondateurs d’une civilisation nouvelle. Ils se considèrent simplement comme les Romains. Leur empereur est l’empereur romain, leur État est l’Empire romain et leur capitale est la Nouvelle Rome.
Cette réalité est essentielle pour comprendre l’histoire de la Méditerranée après l’Antiquité. Loin d’être un État successeur apparu après la disparition de Rome, Constantinople se présente comme la continuation légitime de l’Empire fondé plusieurs siècles auparavant. Depuis sa création jusqu’aux reconquêtes de Justinien, tout montre que l’idée romaine demeure au cœur de son identité politique.
Une capitale créée pour devenir la Nouvelle Rome
La place occupée par Constantinople dans l’histoire impériale ne résulte pas d’un accident. Dès sa fondation, la ville est pensée comme un nouveau centre du monde romain.
Lorsque Constantin décide de développer l’ancienne cité de Byzance pour en faire sa capitale, il ne cherche pas à créer une ville étrangère à Rome. Son projet consiste au contraire à donner à l’Empire une seconde capitale capable de répondre aux réalités stratégiques du IVe siècle. L’Orient concentre alors une grande partie de la richesse, de la population et des échanges commerciaux de l’Empire.
La ville inaugurée en 330 reçoit rapidement le statut de Nova Roma, la Nouvelle Rome. Elle possède un Sénat, bénéficie de privilèges particuliers et accueille les principales institutions impériales. Constantin ne prétend pas remplacer Rome ; il crée un nouveau centre destiné à partager son rôle.
Au fil des décennies, le déplacement du pouvoir vers l’Orient devient de plus en plus visible. Les empereurs résident fréquemment à Constantinople, les grandes décisions militaires y sont prises et l’administration impériale s’y concentre progressivement. La ville bénéficie également d’une position géographique exceptionnelle, à la jonction de l’Europe et de l’Asie, sur les routes commerciales les plus importantes du monde méditerranéen.
Lorsque les difficultés frappent les provinces occidentales aux IVe et Ve siècles, Constantinople apparaît déjà comme le cœur politique de l’Empire. Bien avant la chute de l’Empire d’Occident, elle est devenue l’un des principaux centres de la puissance romaine.
Après 476, l’Empire romain existe toujours
L’année 476 occupe une place centrale dans les manuels d’histoire. Elle marque la déposition de Romulus Augustule par Odoacre et la disparition de l’empereur d’Occident. Pourtant, cet événement n’a pas la signification que nous lui attribuons souvent aujourd’hui.
Pour les habitants de Constantinople, Rome ne disparaît pas. L’Empire romain continue simplement d’exister sous l’autorité d’un seul empereur. La légitimité impériale demeure intacte et l’État continue de fonctionner.
L’administration impériale reste en place. Les impôts sont prélevés, les lois sont promulguées, l’armée continue à défendre les frontières et les institutions poursuivent leur activité. Rien de comparable à l’effondrement total parfois imaginé dans les récits populaires n’a lieu dans la partie orientale de l’Empire.
La disparition de la cour impériale occidentale est certes un événement majeur, mais elle ne remet pas en cause l’existence de l’Empire lui-même. Aux yeux des autorités de Constantinople, la dignité impériale est désormais concentrée entre les mains d’un seul souverain.
Cette perception explique la politique menée durant les décennies suivantes. Les territoires passés sous domination vandale, ostrogothique ou wisigothique ne sont pas considérés comme définitivement perdus. Ils demeurent des provinces du monde romain soumises à des pouvoirs étrangers ou rebelles.
Il faut ici éviter une erreur fréquente. Les contemporains ne vivent pas dans la nostalgie d’un empire disparu. Ils n’ont pas le sentiment de contempler les ruines d’un passé révolu. Pour eux, l’Empire romain est toujours présent. Son centre de gravité s’est déplacé, mais sa légitimité demeure.
Cette continuité explique pourquoi Constantinople conserve pendant des générations une vision impériale à l’échelle de l’ensemble du bassin méditerranéen.
Les Byzantins se considèrent comme des Romains
La meilleure preuve de cette continuité réside dans l’identité même des habitants de l’Empire. Les populations de Constantinople et des provinces orientales se désignent comme Rhômaioi, c’est-à-dire Romains. Cette appellation demeure en usage jusqu’à la chute de Constantinople en 1453. À aucun moment les habitants de l’Empire ne se définissent comme Byzantins.
Les empereurs eux-mêmes portent le titre d’empereurs des Romains. Leur pouvoir s’inscrit dans la continuité directe de celui d’Auguste, de Trajan ou de Constantin. Les institutions impériales, malgré leurs évolutions, revendiquent toujours leur origine romaine.
Cette continuité apparaît également dans le domaine juridique. Le règne de Justinien produit le célèbre Corpus Juris Civilis, immense compilation du droit romain qui exercera une influence considérable sur l’histoire européenne. Une telle entreprise n’aurait aucun sens dans un État ayant abandonné son identité romaine.
L’objection la plus fréquente concerne la langue grecque. Il est vrai que le grec occupe une place croissante dans l’administration et dans la vie culturelle de l’Empire. Certains y voient la preuve d’une transformation complète de l’identité impériale.
Cette conclusion est pourtant trompeuse. L’Empire romain a toujours été un ensemble multiculturel et multilingue. Le grec est largement utilisé dans les provinces orientales depuis l’époque hellénistique, bien avant la fondation de Constantinople. Son importance croissante ne signifie pas la disparition de Rome.
Au VIe siècle, l’Empire est incontestablement plus grec, plus oriental et plus chrétien que celui de César ou d’Auguste. Pourtant, ses habitants continuent à se penser comme des Romains. La langue et la culture évoluent, mais l’identité politique demeure.
Justinien veut réunifier le monde romain
La politique menée par Justinien constitue sans doute la démonstration la plus spectaculaire de cette permanence de l’idée romaine. Lorsque Justinien accède au pouvoir en 527, il hérite d’un Empire stable et relativement prospère. Son objectif dépasse largement la simple défense des frontières. Il entend restaurer la puissance romaine dans les territoires perdus au cours du siècle précédent.
La première cible est le royaume vandale d’Afrique. En 533, le général Bélisaire mène une campagne rapide qui aboutit à la réintégration de l’Afrique du Nord dans l’Empire. Ce succès ouvre la voie à un projet beaucoup plus ambitieux.
Une longue guerre est ensuite engagée contre les Ostrogoths en Italie. Malgré des combats difficiles et des destructions considérables, l’Empire parvient finalement à reprendre Rome, Ravenne et l’essentiel de la péninsule italienne. Une intervention est également menée dans le sud de l’Hispanie.
Vue avec des yeux modernes, cette politique peut ressembler à une vaste entreprise de conquête. Pourtant, ce n’est pas ainsi qu’elle est présentée par Justinien et son entourage.
Les territoires récupérés ne sont pas considérés comme des terres étrangères. Ils appartiennent toujours au monde romain. Les campagnes militaires sont donc présentées comme des restaurations plutôt que comme des conquêtes. L’objectif n’est pas de bâtir un empire nouveau mais de rétablir un ordre ancien jugé légitime.
Cette nuance est fondamentale. Elle montre que Constantinople continue à penser l’espace romain dans son ensemble. L’Italie, l’Afrique ou l’Hispanie demeurent des composantes naturelles de l’univers politique romain, même après plusieurs décennies de domination germanique.
L’échec final de cette restauration n’enlève rien à sa signification. Les difficultés financières, les invasions lombardes puis les grandes crises du VIIe siècle empêchent l’Empire de conserver durablement ses conquêtes occidentales. Mais la tentative elle-même révèle la force de l’idée romaine.
Un État qui se percevrait comme purement grec ou oriental n’aurait aucune raison de consacrer d’immenses ressources à la récupération de l’Italie. Justinien agit précisément parce que Constantinople continue à se considérer comme Rome.
Conclusion
L’histoire de Constantinople montre combien les catégories modernes peuvent parfois masquer la réalité des sociétés anciennes. L’opposition entre Rome et Byzance paraît évidente aujourd’hui, mais elle aurait été incompréhensible pour la plupart des habitants de l’Empire.
Fondée comme Nouvelle Rome, Constantinople devient progressivement le principal centre du pouvoir impérial. Après 476, elle ne se considère pas comme l’héritière de Rome, mais comme Rome elle-même. Cette conviction apparaît dans les institutions, dans les titres impériaux, dans l’identité des populations et dans les ambitions politiques de ses souverains.
La reconquête menée par Justinien illustre parfaitement cette vision du monde. En cherchant à restaurer l’autorité impériale en Afrique, en Italie et en Hispanie, il ne tente pas de créer un empire nouveau. Il agit comme un empereur romain persuadé que l’unité du monde romain demeure un objectif légitime.
Pendant près d’un millénaire après la chute de l’Empire d’Occident, Constantinople continuera ainsi à porter l’idée romaine. Ce n’est qu’avec le regard des historiens modernes que naîtra véritablement la distinction entre Rome et Byzance.
Pour en savoir plus
Pour approfondir la question de la continuité romaine de Constantinople et la place de Justinien dans cette histoire, voici cinq références solides :
- The Byzantine Republic — Anthony Kaldellis
Une étude majeure qui rappelle que les habitants de l’Empire se considéraient avant tout comme des Romains et non comme des « Byzantins ». - Byzantium and the Roman Primacy — Francis Dvornik
Analyse la manière dont Constantinople s’inscrit dans la continuité institutionnelle et politique de l’Empire romain. - The Inheritance of Rome — Chris Wickham
Une synthèse remarquable sur la transformation du monde romain entre le Ve et le VIIIe siècle, montrant la persistance de nombreuses structures impériales. - Justinian’s Flea — William Rosen
Accessible et documenté, l’ouvrage replace le règne de Justinien dans son contexte et revient largement sur son projet de restauration impériale. - The New Roman Empire — Anthony Kaldellis
Sans doute l’une des meilleures synthèses récentes sur Byzance, défendant explicitement l’idée que l’Empire dit byzantin était la continuation historique de l’Empire romain.
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