Pendant des décennies, la France a entretenu une ambiguïté fondamentale autour de Total. Officiellement, il s’agissait d’un groupe privé coté en Bourse. Officieusement, beaucoup continuaient à voir dans le géant pétrolier une forme de prolongement stratégique de l’État français, héritier indirect de la CFP gaullienne et des grandes politiques d’indépendance énergétique du XXe siècle. Cette vision ne correspond plus à la réalité.
Le basculement progressif du groupe vers une logique purement mondialisée a profondément modifié le rapport de force. L’État ne dirige plus TotalEnergies ; il négocie avec lui. Derrière les discours sur la “souveraineté énergétique”, la France dépend désormais d’une multinationale dont les intérêts ne coïncident plus nécessairement avec ceux du territoire national. Le raffinage français décline, les centres de décision se déplacent, la fiscalité devient inefficace et la diplomatie énergétique française s’appuie de plus en plus sur les réseaux privés du groupe.
L’idée d’une maîtrise publique de l’énergie subsiste surtout comme mythe politique.
Une souveraineté devenue théorique
La souveraineté énergétique française repose sur une contradiction majeure : l’État prétend contrôler un secteur dont les principaux leviers sont désormais privés et mondialisés.
Pendant longtemps, l’existence d’un “champion national” a permis d’entretenir l’illusion d’une continuité stratégique. Pourtant, TotalEnergies n’est plus un acteur structuré autour d’un intérêt spécifiquement français. Son fonctionnement répond avant tout aux exigences des marchés financiers internationaux, des grands fonds d’investissement et des équilibres géopolitiques mondiaux.
Le symbole le plus clair de cette évolution est le déplacement progressif du centre de gravité financier du groupe vers les États-Unis. La montée en puissance de Wall Street dans l’actionnariat et les discussions autour d’un ancrage boursier renforcé à New York traduisent une réalité simple : le groupe se pense désormais comme une major énergétique globale avant d’être une entreprise française.
Cette transformation limite considérablement la capacité d’action politique de l’État. Contrairement à l’imaginaire interventionniste entretenu dans le débat public, le gouvernement ne dispose pratiquement d’aucun outil lui permettant d’imposer une stratégie industrielle nationale au groupe. Toute contrainte trop forte peut provoquer un déplacement des investissements, des arbitrages comptables ou des centres décisionnels vers d’autres juridictions plus favorables.
Le rapport de force est devenu asymétrique. L’État dépend davantage de TotalEnergies que TotalEnergies ne dépend de l’État.
Cette situation produit une forme de souveraineté fictive : la France conserve les apparences institutionnelles du contrôle, mais les décisions structurantes échappent progressivement à son espace politique.
Le démantèlement silencieux du raffinage
Le recul du raffinage français illustre parfaitement cette perte de maîtrise stratégique.
Au lendemain des Trente Glorieuses, la France possédait un appareil de raffinage dense, conçu pour sécuriser l’approvisionnement national. Cette logique a progressivement disparu au profit d’une gestion mondiale des capacités de production. Dans cette nouvelle organisation, les raffineries françaises sont devenues des actifs parmi d’autres, soumis aux impératifs de rentabilité globale.
Les fermetures successives ont profondément réduit les capacités nationales. Dunkerque, Reichstett ou Berre ont été marginalisées ou arrêtées, tandis que plusieurs sites ont été reconvertis en plateformes dites “vertes”. La transformation de La Mède ou de Grandpuits en bio-raffineries est souvent présentée comme une modernisation écologique. En réalité, ces mutations traduisent surtout un désengagement du raffinage pétrolier classique sur le territoire français.
Le problème est moins environnemental qu’industriel. Une économie avancée qui réduit volontairement ses capacités de transformation énergétique devient dépendante des chaînes logistiques extérieures pour satisfaire sa propre consommation.
Cette dépendance est particulièrement visible pour le gazole. La France demeure structurellement importatrice de diesel malgré l’importance historique de son marché automobile. Une partie croissante des carburants consommés sur le territoire provient désormais d’installations étrangères, notamment du Moyen-Orient, des États-Unis ou d’Asie.
Le modèle choisi par TotalEnergies répond à une logique financière rationnelle : produire là où les marges sont les meilleures et arbitrer les flux à l’échelle mondiale. Mais ce calcul entre en contradiction directe avec toute stratégie nationale de résilience énergétique.
Dans un contexte de tensions maritimes ou de crise géopolitique majeure — fermeture du détroit d’Ormuz, perturbation de la mer Rouge ou conflit régional — la faiblesse du raffinage français deviendrait immédiatement un facteur de vulnérabilité critique.
L’État le sait parfaitement, mais il ne dispose plus des moyens politiques ou économiques permettant d’inverser cette trajectoire.
Une fiscalité devenue largement symbolique
Le débat sur les “superprofits” a révélé une autre faiblesse structurelle : l’incapacité croissante des États européens à taxer efficacement les multinationales énergétiques.
Après l’explosion des bénéfices de TotalEnergies durant la crise énergétique, la classe politique française a multiplié les annonces sur une taxation exceptionnelle. Pourtant, l’essentiel de ces mesures est resté limité, fragmentaire ou largement symbolique.
La raison est simple : les profits réels d’un groupe mondialisé ne coïncident plus avec le territoire où se déroule l’activité visible.
Grâce aux mécanismes de prix de transfert, aux filiales internationales et à l’organisation juridique des flux financiers, une entreprise peut répartir ses bénéfices entre plusieurs juridictions afin de réduire l’exposition fiscale dans les pays politiquement les plus agressifs. Ce phénomène, longtemps associé aux géants du numérique, concerne désormais pleinement le secteur énergétique.
Ainsi, les bénéfices colossaux annoncés au niveau consolidé ne signifient pas nécessairement que la branche française du groupe dispose d’une base taxable équivalente. Une partie importante de la valeur est localisée dans des structures internationales, dans le trading, dans les filiales étrangères ou dans les opérations financières.
Le pouvoir politique se retrouve alors enfermé dans une contradiction permanente. Il doit afficher une posture de fermeté face à l’opinion publique tout en évitant de fragiliser un acteur central du CAC 40, dont le poids boursier, les dividendes et les investissements restent essentiels pour la place financière française.
Cette dépendance rappelle le modèle irlandais appliqué aux grandes entreprises technologiques : l’État devient progressivement otage de la présence économique du groupe qu’il prétend réguler.
La fiscalité cesse alors d’être un véritable instrument de souveraineté pour devenir un outil de communication politique.
Une dépendance diplomatique assumée
Le plus frappant est peut-être que cette perte de contrôle est désormais tacitement acceptée par l’appareil d’État lui-même.
La France conserve des ambitions diplomatiques mondiales, mais ses capacités matérielles se sont réduites. Dans ce contexte, TotalEnergies joue un rôle croissant de relais stratégique officieux dans plusieurs régions essentielles pour l’approvisionnement énergétique.
Au Qatar, en Irak, aux Émirats arabes unis ou dans certaines zones africaines, le groupe dispose parfois d’un réseau d’influence plus opérationnel que celui de la diplomatie française classique. Ses partenariats, ses contrats et ses infrastructures constituent des leviers géopolitiques majeurs.
Cette situation crée une relation de dépendance réciproque mais déséquilibrée. L’État a besoin de TotalEnergies pour maintenir un accès stable à certaines ressources critiques, tandis que le groupe bénéficie du soutien diplomatique français lorsque cela sert ses intérêts.
Le problème est que cette fusion partielle des intérêts conduit souvent à sacrifier toute véritable politique industrielle nationale.
La priorité n’est plus de reconstruire des capacités de raffinage, de sécuriser une autonomie énergétique ou de planifier des infrastructures stratégiques à long terme. L’objectif devient avant tout de préserver les équilibres immédiats : éviter les pénuries, stabiliser les prix et maintenir la crédibilité financière du groupe.
Cette logique de court terme produit une dépendance croissante. À mesure que les capacités nationales diminuent, la France devient davantage tributaire des arbitrages d’un acteur privé mondialisé.
L’État n’agit plus comme stratège industriel ; il agit comme gestionnaire d’une dépendance qu’il ne peut plus réellement contrôler.
Une puissance privée devenue systémique
Le cas TotalEnergies révèle une transformation plus large des États occidentaux contemporains. Les multinationales stratégiques ne sont plus de simples entreprises opérant dans un cadre national ; elles deviennent des centres de puissance autonomes capables de négocier d’égal à égal avec les gouvernements.
Dans le domaine énergétique, cette évolution est particulièrement visible car elle touche directement à la souveraineté matérielle des nations. Sans raffinage, sans capacités de stockage suffisantes et sans maîtrise des chaînes logistiques, l’indépendance énergétique devient un slogan sans contenu concret.
La France conserve encore les symboles d’une grande puissance énergétique grâce au nucléaire et à la présence d’un géant mondial comme TotalEnergies. Mais derrière cette façade, la réalité est celle d’un affaiblissement progressif du contrôle politique sur les infrastructures essentielles.
L’humiliation industrielle n’est pas accidentelle. Elle résulte d’un choix implicite : accepter la mondialisation des intérêts privés en échange d’une stabilité économique immédiate.
Le problème est qu’une fois les capacités détruites, les marges de manœuvre disparaissent rapidement. Une raffinerie fermée ne se reconstitue pas en quelques mois. Une dépendance énergétique profonde finit toujours par devenir une dépendance politique.
Pour en savoir plus
Pour comprendre comment les grandes compagnies énergétiques ont progressivement dépassé le cadre national et acquis une influence comparable à celle des États, plusieurs ouvrages permettent d’éclairer les mécanismes industriels, financiers et géopolitiques à l’œuvre.
- Pierre Terzian — Le nouveau capitalisme pétrolier
Pierre Terzian analyse la transformation des grandes majors pétrolières depuis la fin de la guerre froide. L’ouvrage montre comment ces groupes sont passés d’outils liés aux stratégies nationales à des acteurs mondialisés fonctionnant avant tout selon les logiques financières et les arbitrages géopolitiques globaux. - Guillaume Pitron — La guerre des métaux rares
Derrière le discours sur la transition énergétique, Guillaume Pitron décrit une nouvelle dépendance industrielle fondée sur les matières premières critiques. Le livre éclaire les limites concrètes des politiques énergétiques occidentales et le déplacement de la puissance industrielle vers les pays maîtrisant les chaînes d’approvisionnement. - Ronald Findlay et Kevin H. O’Rourke — Power and Plenty
Cette vaste étude historique retrace plusieurs siècles de mondialisation économique. Les auteurs montrent comment les échanges internationaux ont progressivement réduit la capacité des États à contrôler seuls leurs intérêts économiques stratégiques. - Thomas Piketty — Le Capital au XXIe siècle
Même si l’ouvrage ne porte pas directement sur l’énergie, il aide à comprendre la concentration du capital mondial et la montée en puissance des grandes entreprises transnationales face aux structures politiques traditionnelles. - Daniel Yergin — The Prize
Considéré comme un classique de l’histoire du pétrole, ce livre retrace la construction de l’ordre énergétique mondial depuis le XIXe siècle. Daniel Yergin y montre comment le contrôle des hydrocarbures a toujours mêlé intérêts privés, rivalités impériales et stratégies d’État.
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