
La banque centrale vietnamienne affiche désormais sans ambiguïté un objectif de croissance supérieur à 10 % à l’horizon 2026. L’annonce se veut volontariste, presque martiale, comme si l’affichage suffisait à produire la dynamique économique. Cet objectif chiffré fonctionne aussi comme un signal adressé à l’appareil d’État. Il vise à contraindre les administrations, les banques publiques et les entreprises contrôlées à privilégier l’exécution plutôt que l’arbitrage. Cette logique transforme la croissance en impératif bureaucratique, indépendamment de la soutenabilité économique réelle. Pourtant, l’écart entre cette cible et la réalité des contraintes économiques est considérable. Il ne s’agit pas d’un débat idéologique ni d’un excès de prudence, mais d’un problème de cohérence fondamentale entre les ambitions affichées et les capacités réelles du pays.
Un environnement externe devenu structurellement hostile
Le modèle de croissance vietnamien repose massivement sur l’extérieur. Le pays est l’une des économies les plus ouvertes d’Asie, dépendante des exportations, des investissements étrangers et de son insertion dans les chaînes de valeur mondiales. Cette stratégie a porté ses fruits dans un monde caractérisé par une mondialisation fluide, une demande occidentale robuste et des conditions financières accommodantes. Or ce cadre a profondément changé.
L’économie mondiale ralentit. Les grandes économies avancées évoluent dans un environnement de croissance molle, marqué par des taux d’intérêt durablement plus élevés et une désinflation incomplète. Dans ce contexte, la demande pour les biens manufacturés à bas et moyen coût progresse moins rapidement, ce qui pèse directement sur les économies exportatrices comme le Vietnam.
Cette vulnérabilité externe est aggravée par la faible capacité de fixation des prix. Les exportateurs vietnamiens subissent les conditions imposées par les donneurs d’ordre étrangers. Lorsque la demande ralentit, l’ajustement se fait sur les volumes, les marges et l’emploi local.
À cela s’ajoute le retour du protectionnisme. La hausse des droits de douane, les politiques industrielles nationales et la remise en cause du libre-échange réduisent la visibilité des exportateurs. La guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis place le Vietnam dans une position ambiguë. Il peut bénéficier de certaines délocalisations marginales, mais il subit surtout l’instabilité permanente des règles commerciales et la fragmentation des chaînes de valeur.
Le risque géopolitique complète ce tableau. Les tensions en mer de Chine méridionale constituent un facteur d’incertitude durable. Elles affectent la confiance des investisseurs, renchérissent le coût du capital et fragilisent un environnement régional déjà instable. Dans ces conditions, compter sur un moteur externe capable de soutenir une croissance à deux chiffres relève davantage du pari que de l’analyse économique.
Une base interne trop fragile hors des grandes villes
Même en faisant abstraction du contexte international, l’environnement interne vietnamien ne permet pas de soutenir un choc de croissance de cette ampleur. Hors des grandes métropoles comme Hanoï ou Hô Chi Minh-Ville, la réalité sociale reste marquée par une pauvreté structurelle massive. Dans de nombreuses régions rurales, les revenus sont extrêmement faibles, les infrastructures insuffisantes et l’accès aux services essentiels demeure inégal.
Cette dualité territoriale empêche toute diffusion rapide de la croissance. Les gains urbains ne se transmettent que faiblement aux campagnes, faute de mécanismes redistributifs efficaces. L’économie reste segmentée, ce qui limite l’accumulation de capital humain et la mobilité productive.
Le travail des enfants, rarement évoqué dans les discours officiels, reste une réalité dans certaines zones. Il ne s’agit pas d’un détail marginal, mais du symptôme d’une économie de survie. Une société dans laquelle des enfants travaillent pour contribuer à l’alimentation familiale ne dispose pas d’une base sociale compatible avec une croissance rapide et sophistiquée.
Cette situation se traduit par une productivité très faible. Dans l’agriculture, l’artisanat et le secteur informel, les gains de productivité sont limités. Le capital humain, malgré des progrès réels en matière d’éducation, reste insuffisamment formé pour soutenir une montée en gamme rapide de l’économie. Les écarts entre les vitrines urbaines et le reste du territoire se creusent, créant une dualité économique profonde.
Une croissance à 10 % suppose soit une explosion de la productivité, soit un afflux massif de capitaux, soit un choc technologique majeur. Aucun de ces éléments n’est présent à l’échelle de l’ensemble du pays.
Crédit forcé et dirigisme comme fuite en avant
Face à ces contraintes, les autorités vietnamiennes misent sur une relance administrée. La coordination affichée entre politique monétaire et politique budgétaire traduit une volonté claire : forcer la croissance par l’expansion du crédit et l’intervention directe de l’État. Cette stratégie peut produire des effets à court terme, en gonflant artificiellement l’investissement et la demande, mais elle repose sur des bases fragiles.
Les capitaux disponibles sont insuffisants pour soutenir durablement une telle expansion sans déséquilibres. Surtout, l’économie réelle ne dispose pas des capacités humaines et productives nécessaires pour transformer ce crédit en gains de productivité durables. Dans ce contexte, l’expansion du crédit alimente prioritairement l’inflation, la spéculation et la fragilisation du système bancaire.
L’interventionnisme financier accentue enfin les distorsions sectorielles. Les projets politiquement prioritaires captent le crédit au détriment des usages productifs. Ce biais réduit la rentabilité globale de l’investissement et accroît la probabilité d’ajustements désordonnés. À terme, cette dynamique rigidifie l’économie et réduit sa capacité d’adaptation face aux chocs externes ou financiers futurs majeurs et imprévisibles structurels durables.
Le dirigisme économique ne crée pas de richesse par décret. Il peut accélérer des dynamiques existantes, mais il ne compense ni l’absence de capital humain formé ni la faiblesse structurelle de la productivité. Forcer la machine revient à déplacer les contraintes, pas à les supprimer.
Le .22 Long Rifle et l’éléphant
Annoncer une croissance à 10 % dans ces conditions, c’est comme affirmer qu’avec un simple .22 Long Rifle, on va chasser un éléphant. Ce n’est pas une question de volonté ou de détermination politique. C’est une erreur de catégorie. L’outil n’est pas adapté à la cible. Les contraintes physiques, économiques et sociales finissent toujours par s’imposer.
Le Vietnam peut continuer à croître, à se transformer progressivement et à améliorer le niveau de vie de sa population. Mais prétendre forcer une croissance à deux chiffres dans un monde instable et sur une base interne aussi fragile relève moins de l’économie que de l’illusion politique.
Bibliographie sur le vietnam
FMI – Vietnam: 2023 Article IV Consultation
Cette consultation constitue une photographie macroéconomique officielle et relativement exhaustive du Vietnam. Elle est utile pour comprendre les contraintes réelles de politique économique auxquelles le pays est confronté : marges de manœuvre monétaires limitées, vulnérabilités bancaires, dépendance aux flux externes et arbitrages budgétaires. Le FMI met en évidence l’écart entre les objectifs de croissance affichés et les équilibres macroéconomiques soutenables, ce qui permet d’ancrer l’analyse dans des données institutionnelles plutôt que dans un débat idéologique.
Asian Development Bank – Asian Development Outlook 2024 (Vietnam)
Le rapport de l’ADB apporte une lecture régionale et structurelle du cas vietnamien. Il est particulièrement utile pour situer le Vietnam par rapport aux autres économies asiatiques, en montrant que son ralentissement n’est pas conjoncturel mais lié à la fin d’un cycle de croissance tiré par l’export et l’investissement étranger. L’ADB insiste sur les limites de la productivité, la dualité territoriale et la fragilité de la demande interne, ce qui éclaire les obstacles internes à une croissance à deux chiffres.
UNCTAD – World Investment Report 2023
Cette source est essentielle pour comprendre la dépendance vietnamienne aux investissements directs étrangers. Le rapport permet de replacer le Vietnam dans la recomposition mondiale des chaînes de valeur, en montrant que les relocalisations vers l’Asie du Sud-Est restent partielles, conditionnelles et réversibles. Il aide à relativiser le discours selon lequel le Vietnam serait un grand bénéficiaire structurel des tensions sino-américaines, en soulignant la volatilité des flux de capitaux et la concurrence régionale accrue.
Organisation internationale du travail – Child Labour in Viet Nam (country profile)
Ce document est central pour appréhender la réalité sociale sous-jacente à la croissance. Il permet de dépasser les indicateurs macroéconomiques en mettant en lumière les poches de pauvreté persistantes et le recours au travail des enfants dans certaines régions. Cette référence est utile pour comprendre pourquoi la base sociale et humaine du pays reste fragile, et pourquoi les gains de croissance ne se diffusent pas uniformément. Elle rappelle que la croissance ne se mesure pas seulement en points de PIB, mais aussi en capacités sociales et productives réelles.
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