
Depuis quand parler d’ordre, d’immigration ou d’identité ferait-il de vous un extrémiste ? C’est pourtant ce que laisse entendre un article du Monde, qui voit dans toute parole républicaine un “glissement” vers l’extrême droite. Mais ce glissement n’existe que dans la tête de certains chercheurs : ce n’est pas la République qui dérive, c’est leur cadre d’analyse qui déraille.
Un fantasme journalistique plus qu’un constat politique
L’article du Monde du 5 décembre 2025, intitulé “Comment les idées d’extrême droite se sont diffusées dans les discours institutionnels de la Ve République”, est une bonne illustration d’un phénomène plus large : l’incapacité d’une partie du monde intellectuel à penser des demandes populaires sans les disqualifier.
À travers une étude lexicale des discours de Premiers ministres, les auteurs prétendent démontrer un “glissement” idéologique, une “contamination” rampante par des thèmes historiquement liés à l’extrême droite. Mais que découvre-t-on ? Qu’on y parle d’ordre, d’autorité, de mérite, d’immigration régulée ou encore d’identité nationale. Et cela suffirait à conclure à une victoire symbolique des droites dures.
Ce raisonnement est non seulement paresseux, mais dangereux. Il revient à désigner comme suspectes des notions parfaitement républicaines, parfois même constitutionnelles, au nom d’un logiciel idéologique figé. Ce n’est plus de l’analyse politique : c’est un réflexe de rejet automatique face à tout ce qui ne valide pas les obsessions d’un certain progressisme académique.
Ordre, immigration, nation : des mots piégés
Il faut être précis : aucun de ces termes n’appartient à l’extrême droite. Parler d’ordre ou de sécurité, c’est simplement vouloir l’application de la loi. Défendre une immigration légale et contrôlée, c’est une demande de clarté, pas un appel à la fermeture. Aimer son pays, parler de langue, d’école, de culture partagée, ce n’est pas du nationalisme, c’est de la cohésion.
Ce sont les chercheurs eux-mêmes qui posent une équation biaisée : parce que ces thèmes sont également mobilisés par l’extrême droite, alors tous ceux qui les abordent “glisseraient” vers elle. Cette logique par contamination est une fiction analytique, qui ne repose sur aucune réalité politique.
La population n’est pas en train de “basculer” — elle est constante
Les Français n’ont pas attendu le RN pour exprimer des attentes simples et stables : vivre en sécurité, savoir qui entre sur leur territoire, préserver un socle national commun. Toutes les enquêtes depuis 2017 montrent que ces demandes sont largement majoritaires, modérées, républicaines.
Ce que montrent aussi les faits, c’est que les Français rejettent les discours extrêmes. Ils veulent une police impartiale, pas brutale. Une immigration maîtrisée, pas éradiquée. Une nation ouverte, pas fermée. Il y a du discernement, du bon sens, de la cohérence.
Mais ce que ces chercheurs refusent d’accepter, c’est que la population puisse penser autrement qu’eux sans devenir radicale. Alors, pour sauver leur grille de lecture, ils fabriquent un “glissement” imaginaire : si ce n’est pas l’extrême droite qui progresse, alors c’est le pays qui se droitise. L’hypothèse alternative — celle d’un peuple républicain qui refuse le laxisme idéologique n’est jamais envisagée.
Le RN n’impose pas ses thèmes, il les copie
Autre absurdité : croire que ces demandes sociales “républicaines” seraient le résultat d’un “travail idéologique” du Rassemblement national. C’est exactement l’inverse : c’est parce que ces thèmes sont populaires que le RN modère son discours, rase les murs, se crédibilise.
Depuis 2017, le RN abandonne méthodiquement ses outrances historiques. Plus de références ethniques, plus de provocations identitaires. Il s’aligne sur ce que la majorité des Français accepte : de la fermeté sans brutalité, de la nation sans rejet, du contrôle sans haine.
Autrement dit : il court après la République, il ne la contamine pas.
Une idéologie qui disqualifie pour ne pas débattre
Ce que révèle au fond l’article du Monde, c’est un mécanisme de défense idéologique. Ne pouvant contredire les faits (l’opinion veut de l’ordre, pas de la confusion), on les recadre moralement. Si vous parlez de sécurité, ce n’est pas parce qu’il y a des agressions : c’est parce que vous êtes “influencé”. Si vous réclamez une immigration régulée, ce n’est pas parce que le système est débordé : c’est que vous glissez.
Ce bouc émissaire rhétorique — l’extrême droite — devient un mot à tout faire. Il sert à évacuer la contradiction, à clore la discussion, à éteindre la réalité. Ce n’est pas une erreur d’analyse. C’est un outil d’autodéfense intellectuelle face à un monde qui ne pense plus comme vous.
Ce n’est pas la société qui se radicalise, c’est la gauche intellectuelle qui se rétrécit
Là est le vrai glissement : ce n’est pas la République qui bascule, c’est une partie du progressisme qui refuse d’entendre la société telle qu’elle est. La gauche républicaine parlait jadis de nation, d’école, de civisme, de laïcité. Aujourd’hui, une partie de ses clercs déclare ces mots “toxiques” dès qu’ils ne sont pas accompagnés du bon adjectif.
Résultat : un divorce croissant entre les classes populaires et les classes intellectuelles. Non parce que le peuple se radicalise. Mais parce qu’il continue de dire des choses simples, que les élites refusent d’entendre.
Conclusion : il n’y a pas de dérive. Il y a un refus de voir
L’article du Monde ne décrit pas une dérive : il décrit l’aveuglement de ceux qui ont perdu le contact avec les priorités concrètes de la société française. Ce n’est pas un “glissement” que de parler d’ordre, d’immigration, de nation. Ce sont des piliers républicains.
La véritable dérive, c’est de vouloir réserver ces thèmes à l’extrême droite, pour ensuite s’en indigner. C’est de transformer toute contradiction en symptôme, toute inquiétude en “signal brun”. Ce réflexe disqualifiant n’est pas une alerte démocratique. C’est une lâcheté intellectuelle.
Les Français n’ont pas changé. Ce sont certains commentateurs qui ne les supportent plus.
Bibliographie
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Laurent Bouvet – L’insécurité culturelle (Fayard, 2015)
Un essai devenu référence : Bouvet montre comment les élites ont abandonné certains enjeux collectifs (identité, cohésion, sécurité), au profit d’un soupçon généralisé envers les attentes populaires. Il démonte l’usage abusif de l’étiquette “extrême droite”.
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Marcel Gauchet – Comprendre le malheur français (Stock, 2016)
Gauchet analyse la crise du politique en France et le refus des classes intellectuelles d’entendre les préoccupations populaires. Il montre comment la dénonciation de l’“extrême droite” sert souvent à éviter le réel.
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Jean-Pierre Le Goff – La France d’hier (Stock, 2018)
Le Goff insiste sur l’écart croissant entre les élites culturelles et la mémoire populaire. Il décrit comment les notions d’ordre, de nation ou de transmission sont automatiquement suspectées, alors qu’elles sont centrales dans la culture républicaine.
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Mathieu Bock-Côté – Le multiculturalisme comme religion politique (Cerf, 2016)
Bien que québécois, Bock-Côté démonte la logique qui consiste à assimiler toute référence à l’identité ou à la souveraineté à de l’extrême droite. Son analyse du cadre d’accusation est très utile pour ton sujet.
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