Depuis quarante ans, la droite française revendique l’héritage gaullien du nucléaire national. Elle se présente comme le dernier rempart d’une France indépendante, maîtresse de son énergie et de sa technologie. Pourtant, derrière cette posture souverainiste, les décisions politiques racontent une autre histoire. De Chirac à Macron, la droite a accompagné — et souvent initié — le démantèlement silencieux d’un modèle unique au monde.
Le nucléaire civil, né des années 1950, reposait sur un principe simple : une filière intégrée, publique, cohérente. Recherche, production, distribution : tout appartenait à l’État. Ce système, financé sur la durée, garantissait une électricité bon marché et une indépendance stratégique. Or, à partir des années 1990, la droite cesse d’en faire un projet national. L’énergie devient un secteur parmi d’autres, soumis aux logiques de marché et aux normes européennes de concurrence.
Chirac : le début du désengagement
Sous Jacques Chirac, le désengagement commence en douceur. En 1997, le réacteur Superphénix, conçu pour boucler le cycle du combustible et réutiliser les déchets, est arrêté définitivement. Officiellement, la décision est prise pour raisons budgétaires et environnementales. En réalité, c’est une rupture stratégique : la France renonce à l’idée de souveraineté technologique totale dans le domaine du nucléaire.
Dans le même temps, la recherche publique s’affaiblit. Les crédits du CEA sont réduits, et le pilotage industriel devient confus. Le gouvernement confie de plus en plus la modernisation du parc à EDF, sans vision à long terme. Le nucléaire, jadis projet d’État, devient une variable d’ajustement entre contraintes budgétaires et communication écologique.
Chirac reste gaullien dans le discours, mais pas dans les actes. En cherchant à ménager les écologistes tout en conservant le symbole nucléaire, il ouvre la voie à une politique de compromis où rien n’est assumé. La droite conserve le langage de la puissance, mais perd l’esprit de la planification.
Sarkozy : le grand virage libéral
Avec Nicolas Sarkozy, le tournant devient structurel. En 2010, la loi Nome (Nouvelle organisation du marché de l’électricité) impose à EDF de revendre une part de son électricité nucléaire à prix cassé à ses concurrents privés. Présentée comme une “modernisation européenne”, cette loi brise la logique intégrée du système français. EDF finance la production, mais d’autres en récoltent les bénéfices.
Ce transfert de richesse du public vers le privé fragilise l’entreprise historique. Le nucléaire, autrefois arme économique, devient un terrain de spéculation. L’ouverture à la concurrence ne fait baisser ni les prix ni la dépendance. Au contraire, la fragmentation du secteur empêche tout investissement coordonné dans les nouveaux réacteurs.
Sarkozy signe aussi le début du désastre Areva. La filiale, poussée à exporter à tout prix le réacteur EPR, s’engage dans des chantiers mal préparés. Flamanville devient un gouffre financier, symbole d’une ambition technologique isolée du réalisme industriel. La droite vante l’excellence française, mais la livre aux lois du marché mondial.
Hollande : continuité sous un autre nom
Si François Hollande incarne la gauche, sa politique énergétique s’inscrit dans la continuité de la droite libérale. En 2015, la loi de transition énergétique impose la réduction de la part du nucléaire dans la production électrique. Officiellement écologique, cette orientation s’appuie sur les mêmes logiques économiques : diversification du mix, ouverture à la concurrence, et dépendance aux marchés européens.
Mais c’est bien sous la droite précédente que ces fondations ont été posées. Hollande ne fait que prolonger un modèle de désengagement planifié, où l’État n’investit plus directement dans la recherche ou la maintenance du parc existant. Le nucléaire n’est plus un projet de souveraineté, mais un héritage encombrant à gérer politiquement.
Dans cette période, EDF s’endette massivement pour financer les investissements européens, tandis que les décisions majeures — comme la fermeture de Fessenheim — sont prises pour des raisons symboliques. La droite, qui avait créé ce désordre, dénonce alors le déclin qu’elle a elle-même organisé.
Macron : la liquidation technocratique
Emmanuel Macron achève ce que ses prédécesseurs ont commencé. Héritier direct de la pensée néolibérale de la droite, il privatise les bénéfices et nationalise les pertes. La logique comptable atteint son apogée : EDF est morcelée, les prix explosent, et la souveraineté énergétique devient un souvenir.
Macron, issu des gouvernements de droite comme de gauche, incarne la fusion des deux logiques : libéralisation et désindustrialisation. Il annonce le retour du nucléaire tout en maintenant la dépendance aux marchés européens de l’énergie. Derrière le discours volontariste, les investissements publics ne suffisent pas à relancer une filière exsangue.
Le plan de six nouveaux EPR reste virtuel, faute de financements et de main-d’œuvre formée. Les ingénieurs partis à la retraite ne sont pas remplacés, les sous-traitants sont précarisés, et la filière ne sait plus construire à temps ni à coût maîtrisé. La France ne manque pas de volonté : elle manque d’État.
Une liquidation au nom du marché
Le fil rouge de cette histoire n’est pas idéologique, mais économique. Toutes les droites, de Chirac à Macron, ont transformé le nucléaire français en entreprise concurrentielle, soumise aux règles de rentabilité immédiate. Ce qui fut un projet collectif est devenu un produit marchand, mesuré non plus à son efficacité stratégique, mais à son coût comptable.
En livrant EDF aux directives européennes, la droite a détruit le modèle d’autonomie qui faisait la spécificité française. Elle a remplacé la logique de souveraineté planifiée par celle du rendement trimestriel. Les résultats sont là : retards, surcoûts, perte de savoir-faire, dépendance aux chaînes logistiques mondiales.
La “protection” du nucléaire par la droite n’aura donc été qu’un mot creux. En vérité, c’est sous ses gouvernements que la filière a perdu sa cohérence et sa crédibilité. Ce n’est pas la gauche écologiste qui a abattu l’atome : c’est la droite gestionnaire.
Conclusion : un héritage à reconstruire
Aujourd’hui, la France redécouvre le nucléaire comme outil de souveraineté énergétique. Mais il ne s’agit plus de le défendre dans les discours : il faut le reconstruire. Cette reconstruction passera par la rupture avec quarante ans de dogme libéral, non par sa continuité.
Le nucléaire n’est pas un simple secteur industriel. C’est une idée politique : celle d’un État stratège, capable d’investir sans attendre le marché. La droite, en l’oubliant, a renoncé à ce qu’elle prétendait incarner : la puissance. Pour sauver l’atome, il faudra d’abord sauver la planification cette vertu que la droite a liquidée au nom de la modernité.
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