Le mythe BRICS face aux manœuvres Chine Russie Iran

Des manœuvres navales conjointes ont récemment eu lieu au large de l’Afrique du Sud, associant la Chine, la Russie et l’Iran. Présentées dans plusieurs dépêches comme un exercice relevant du format « BRICS Plus », elles ont été décrites comme une opération de coopération visant la sécurité maritime et la stabilité régionale. Ce cadrage, pourtant, ne résiste pas à l’examen. Car ni les participants, ni les absents, ni les rapports de force internes au groupe des BRICS ne permettent de qualifier ces manœuvres d’expression d’un bloc cohérent. Derrière l’étiquette, ce qui se joue est beaucoup plus restreint, et surtout beaucoup plus révélateur des fractures actuelles du prétendu « Sud global ».

Le faux cadre BRICS

Parler de manœuvres « BRICS Plus » suppose implicitement l’existence d’un bloc politique ou stratégique structuré. Or les BRICS n’ont jamais été conçus comme une alliance militaire. Ils constituent à l’origine un cadre de concertation économique entre puissances émergentes, aux trajectoires, aux intérêts et aux alignements très différents. Les présenter comme un ensemble géopolitique homogène relève déjà de l’abus de langage. Mais appliquer ce label à un exercice militaire auquel participent seulement certains États membres — et pas les plus structurants — relève de la fiction.

L’absence de l’Inde et du Brésil suffit à elle seule à disqualifier le cadrage. Sans ces deux pays, qui représentent une part décisive du poids démographique, économique et diplomatique des BRICS, le terme perd toute consistance. Ce qui est présenté comme une démonstration collective n’est en réalité qu’une coopération partielle, politiquement orientée, et largement circonstancielle.

Qui est réellement présent

Les États effectivement engagés dans ces manœuvres sont la Chine, la Russie et l’Iran. Ce point est central, car il donne immédiatement la clé de lecture. Ces trois pays ont en commun d’être durablement sous pression occidentale, chacun selon des modalités différentes mais convergentes. La Russie est engagée dans un affrontement direct avec l’ordre euro-atlantique depuis la guerre en Ukraine. L’Iran est sous sanctions lourdes et structurelles depuis des décennies. La Chine, sans être sanctionnée au même degré, est désormais engagée dans une rivalité stratégique ouverte avec les États-Unis et leurs alliés.

Leur coopération navale n’a donc rien d’anodin, mais elle ne dit rien des BRICS en tant que groupe. Elle traduit une logique beaucoup plus étroite : celle d’États contestataires de l’ordre international dominé par l’Occident, cherchant à afficher leur capacité à coopérer militairement hors cadre OTAN. Il s’agit d’un signal politique, plus que d’une construction stratégique durable.

Une coordination, pas un bloc

Il est important de ne pas surinterpréter la portée de ces manœuvres. Elles ne traduisent pas l’émergence d’un nouveau bloc militaire structuré. Les intérêts de la Chine, de la Russie et de l’Iran ne sont pas parfaitement alignés, et leurs capacités d’intégration opérationnelle restent limitées. Ce qui est mis en scène ici, c’est avant tout une coordination ponctuelle, destinée à produire un effet symbolique : montrer qu’une coopération militaire est possible en dehors des cadres occidentaux, y compris dans des espaces maritimes stratégiques.

Cette logique est très différente de celle d’une alliance. Elle repose sur l’affichage, la communication stratégique, et l’exploitation médiatique d’un exercice limité. L’usage du label BRICS permet précisément de donner à cette coordination une ampleur qu’elle n’a pas réellement.

Le rôle ambigu de l’Afrique du Sud

L’Afrique du Sud occupe une position particulière dans cette configuration. Elle est le pays hôte des manœuvres, ce qui lui confère une visibilité disproportionnée par rapport à son rôle réel. Elle n’est ni l’initiatrice ni le moteur politique de l’exercice. Elle sert avant tout de plateforme géographique et diplomatique.

Au sein des BRICS, l’Afrique du Sud est le membre le plus fluctuant, le moins structurant, et souvent le plus ambigu. Elle oscille entre des postures de neutralité revendiquée, des gestes symboliques envers les puissances non occidentales, et une dépendance économique persistante vis-à-vis des circuits occidentaux. Accueillir des manœuvres impliquant la Chine, la Russie et l’Iran relève davantage d’un positionnement diplomatique opportuniste que d’un engagement stratégique clair.

Le Brésil, un absent décisif

Contrairement à certaines lectures prudentes, l’absence du Brésil ne relève pas d’une simple volonté de temporisation ou de rééquilibrage. Le Brésil est, structurellement, le membre le plus pro-occidental des BRICS. Il n’adhère ni idéologiquement ni stratégiquement à une vision antagoniste du « Sud global » face à l’Occident. Sa participation aux BRICS est d’abord économique, commerciale et institutionnelle, pas géopolitique au sens dur.

Dans ce cadre, une manœuvre navale associant la Russie et l’Iran n’a aucun intérêt pour Brasilia. Elle est même contre-productive pour un pays qui n’entend pas se positionner comme adversaire de l’ordre occidental, ni s’associer à une mise en scène militaire perçue comme telle. L’absence du Brésil n’est donc pas une hésitation : elle est la confirmation de son positionnement réel.

L’Inde, autre pilier manquant

L’Inde constitue l’autre absence structurante. À la différence du Brésil, New Delhi n’est pas pro-occidentale au sens strict, mais elle est farouchement attachée à son non-alignement stratégique. Elle refuse toute logique de bloc militaire, et encore davantage toute mise en scène susceptible de l’associer à un front anti-occidental explicite.

L’Inde coopère avec la Russie, dialogue avec la Chine malgré leurs tensions, et entretient des relations étroites avec les États-Unis. Cette posture complexe est incompatible avec une participation à des manœuvres navales présentées comme un signal politique collectif. Son absence achève de vider de sens toute lecture en termes de BRICS.

Pourquoi le terme « BRICS Plus » est trompeur

L’expression « BRICS Plus » fonctionne ici comme un habillage médiatique. Elle permet d’agréger artificiellement des acteurs disparates sous un label connu, afin de donner à l’événement une portée géopolitique supérieure à sa réalité. Elle entretient une confusion volontaire entre un forum économique hétérogène et une coordination militaire limitée.

Ce procédé n’est pas nouveau. Il répond à une demande narrative : celle d’un monde qui se structurerait en blocs alternatifs à l’Occident. Mais la réalité est plus fragmentée. Les BRICS ne forment ni un front idéologique, ni un ensemble stratégique cohérent. Les manœuvres en Afrique du Sud illustrent précisément cette fragmentation, bien plus qu’elles ne la contredisent.

Des manœuvres d’opposants

Ces manœuvres navales ne sont ni une démonstration de force des BRICS, ni l’annonce d’un nouveau bloc géopolitique structuré. Elles relèvent d’une coopération ponctuelle entre la Chine, la Russie et l’Iran, accueillie par une Afrique du Sud aux positions ambiguës, et explicitement boudée par les deux autres piliers du groupe que sont l’Inde et le Brésil.

Le recours au label « BRICS Plus » masque cette réalité. Il transforme une coordination limitée entre États contestataires en pseudo-manifestation d’un « Sud global » uni, qui n’existe pas dans les faits. L’épisode ne révèle pas la montée en puissance d’un bloc alternatif, mais au contraire les lignes de fracture internes à un ensemble que l’on continue trop souvent à présenter comme homogène.

 

Bibliographie Brics

  1. China, Russia, Iran start ‘BRICS Plus’ naval exercises in South African waters — The Jerusalem Post / Reuters : décrit le lancement des manœuvres présentées comme « BRICS Plus » impliquant Chine, Russie et Iran, avec des observateurs, dans le cadre de l’exercice « Will for Peace 2026 ». 

  2. Exercices navals des BRICS : imbroglio sur la présence de l’IranCourrier International : analyse contextuelle sur les exercices conjoints Chine-Russie-Iran en Afrique du Sud et les tensions politiques autour de leur organisation. 

  3. South Africa investigates Iran’s participation in naval drills off its coast after US criticismAssociated Press : reportage sur les mêmes manœuvres, incluant les critiques occidentales et les enjeux diplomatiques autour de l’implication iranienne. 

  4. ‘Not regular activity’: MEA on why India skipped BRICS naval drillsTimes of India : déclaration officielle expliquant pourquoi l’Inde n’a pas participé aux exercices, en soulignant qu’il ne s’agissait pas d’une activité institutionnelle des BRICS.

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