L’Europe face aux microprocesseurs un renoncement actif

Depuis quelques années, les dirigeants européens redécouvrent l’importance stratégique des semi-conducteurs. On parle de « réveil technologique », de « souveraineté numérique », de « retour de l’industrie ». Mais ce réveil sonne faux. Car avant de dépendre de l’Asie ou des États-Unis, l’Europe avait les moyens d’exister dans cette chaîne de valeur. Elle a simplement choisi de ne pas les activer. Ce que l’on présente aujourd’hui comme une impuissance n’est rien d’autre qu’un renoncement progressif, rationnel, assumé.

Il y avait des capacités

L’Europe n’est pas partie de rien. Elle disposait, dès les années 1990 et 2000, d’acteurs industriels présents à chaque niveau critique de la chaîne des semi-conducteurs. STMicroelectronics, né de la fusion entre les Français de Thomson et les Italiens de SGS, concevait et produisait des composants pour l’automobile, l’énergie, les télécoms. ASML, aux Pays-Bas, développait déjà ses premières lithographies, devenues aujourd’hui indispensables à la gravure fine. Infineon en Allemagne, NXP aux Pays-Bas, Soitec en France : chacun de ces acteurs apportait une brique stratégique à un ensemble qui, s’il avait été coordonné, aurait pu constituer une base industrielle solide.

Il ne s’agissait pas de concurrencer Intel ou TSMC sur tous les fronts. Mais les capacités existaient pour créer une filière intégrée, appuyée sur la recherche, les compétences locales et des savoir-faire industriels éprouvés. Rien ne manquait, sauf une chose essentielle : une volonté politique cohérente.

Ce qui manque c’est la volonté de faire système

La faiblesse européenne n’est pas technique. Elle est institutionnelle. Plutôt que d’orchestrer ces forces en un ensemble stratégique, les autorités publiques ont laissé les acteurs évoluer seuls, voire parfois se faire concurrence. Chaque pays a conservé ses champions nationaux sans jamais construire de logique commune. Il n’y a pas eu de politique européenne des semi-conducteurs. Il y a eu des entreprises européennes dans les semi-conducteurs.

Les exemples abondent. Le rachat de Siltronic par GlobalWafers a failli aboutir sans réaction. L’ouverture du capital de nombreuses entreprises critiques s’est faite sans garde-fous. Les centres de recherche comme le CEA-Leti ont souvent été cantonnés à des logiques de projet, sans projection industrielle long terme. Ce que les États-Unis ont su faire avec le CHIPS Act, ou la Chine avec son plan à dix ans, l’Europe ne l’a même pas envisagé.

L’industrie des microprocesseurs repose sur l’articulation de multiples maillons, qui ne peuvent exister isolément. Il ne suffit pas d’avoir un champion ici ou là. Il faut faire système. Et c’est précisément ce que l’Europe n’a pas voulu faire.

L’Europe s’est comportée comme un grand marché

À cette absence de stratégie industrielle s’est ajoutée une orientation idéologique lourde. Pendant deux décennies, l’Union européenne s’est pensée avant tout comme un régulateur d’un marché ouvert. Elle a veillé à la circulation fluide des biens, des services, des capitaux. Mais elle n’a jamais assumé de rôle actif dans la protection de ses capacités industrielles. La puissance était suspecte, la régulation suffisait.

Dans ce contexte, des entreprises stratégiques ont été cédées sans débat. Ampleon, spécialisée dans les semi-conducteurs radiofréquence, issue d’une scission de NXP, a été vendue en 2015 à China Electronics Corporation. Ce n’est pas une erreur, c’est une décision. Il y avait alors une vision du mondel’ouverture commerciale l’emportait sur la vigilance stratégique.

Ce que l’Europe a perdu n’est pas une bataille économique. C’est une certaine conception de la responsabilité industrielle. En se positionnant comme un espace neutre, en refusant les logiques de puissance, elle a considéré que la technologie pouvait être traitée comme n’importe quel actif économique, soumis aux lois du marché. On a cédé des briques vitales en croyant jouer le jeu libéral. Mais dans un monde où la technologie devient un levier de puissance, cette neutralité s’est transformée en vulnérabilité.

Ce n’est pas une tragédie mais un renoncement déguisé en réalisme

Le discours dominant consiste aujourd’hui à parler de « réveil », de « choc stratégique », de « leçon cruelle ». Mais ce lexique masque une réalité plus embarrassante. Il ne s’agit pas d’un aveuglement collectif. Il s’agit d’un choix. L’Europe n’a pas été volée, elle s’est désarmée elle-même.

Les politiques industrielles n’ont pas disparu par accident. Elles ont été déconstruites activement, au nom d’un modèle de globalisation où la compétitivité était jugée plus importante que la résilience. La souveraineté technologique a été vue comme un concept daté, archaïque, voire nationaliste. Ce que l’on appelle aujourd’hui « souveraineté » était hier perçu comme une crispation inutile.

Il est difficile de reconstruire ce que l’on a soi-même démembré. Les usines, les compétences, les chaînes de confiance ne s’improvisent pas. Le temps perdu ne se rattrape pas à coups de milliards. Il faudra des années pour stabiliser des filières, former des ingénieurs, retrouver une capacité d’investissement cohérente. Le problème n’est pas la concurrence étrangère. C’est le désintérêt ancien pour les instruments mêmes de l’indépendance.

entre la souveraineté et le marché l’Europe a choisit

La dépendance européenne en matière de semi-conducteurs n’est pas un état de nature. C’est le résultat d’un choix politique prolongé : celui de considérer la technologie comme un bien parmi d’autres, soumis aux logiques du marché, sans valeur stratégique propre. Ce choix n’a pas été imposé de l’extérieur, il a été intégré comme doctrine, au nom de la neutralité, de la concurrence libre et de l’efficience économique.

Aujourd’hui, les discours de souveraineté peinent à masquer la réalité du terrain. On ne rattrape pas vingt ans d’abandon par des slogans ou des milliards. Il faut du temps, de la cohérence, de la volonté, et surtout une rupture avec les réflexes passés. Tant que l’Europe se pensera comme un espace de régulation, et non comme un acteur technologique souverain, elle restera un terrain de jeu pour les puissances industrielles, jamais une puissance en elle-même.

Il ne s’agit pas de rejouer la guerre froide industrielle. Il s’agit simplement de reconnaître que le contrôle technologique est désormais une condition d’existence politique. L’Europe a perdu du temps. Ce qu’elle fera du peu qu’il lui reste sera décisif.

Bibliographie sur l’abandon du secteur semi conducteur

Conseil de l’Union européenne Le secteur européen des semi‑conducteurs

Cet examen institutionnel expose le cadre du Chips Act, ses objectifs (doublier la part de marché européenne d’ici 2030, renforcer la résilience et réduire la dépendance extérieure) et les outils mis en place (suivi, financement, réaction en cas de crise). On y voit la stratégie officielle de l’UE, plutôt que des promesses vagues. Utile pour comprendre ce que l’UE dit vouloir faire concrètement et les chiffres clés de sa stratégie.

The European Business Review The European Chips Act: Ambitious Vision or Empty Shell?

Cette analyse critique souligne que, malgré des forces (comme ASML ou Infineon), l’Europe ne maîtrise pas les technologies de pointe (nœuds <7 nm) et reste vulnérable face aux chaînes asiatiques et américaines, cela montre les limites structurelles réelles, pas seulement les objectifs politiques.

Vie-publique.fr Marché des semi‑conducteurs : quelle dépendance des pays européens

Rapport qui trace l’état de la dépendance européenne sur le plan national et continental, notamment l’augmentation des importations face à la production locale, pour replacer ton argument dans des chiffres concrets sur les importations et le poids du marché européen.

ING Think (ING Bank N.V.) Is Europe still in the semiconductor race?

Cet article anglais explique que sans intervention politique forte comme le Chips Act, l’Europe perdrait encore plus de terrain face aux investissements massifs des États‑Unis et de l’Asie, bon pour comprendre comment la compétition mondiale se structure et ce que l’Europe essaie de faire pour rester compétitive.

Comprendre le monde à sa racine entre éclats d’histoire, failles stratégiques, mémoires tues et formes vivantes de culture.

Une traversée des siècles pour retrouver ce qui, dans le tumulte, nous tient encore debout.

Voir au-delà des discours là où se forment les véritables structures du pouvoir.

Revenir aux lignes de fracture pour comprendre ce que le passé laisse en héritage.

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