On présente souvent les BRICS comme un bloc solidaire face à l’Occident. Mais l’Afrique révèle une autre réalité : loin de coopérer, la Chine, la Russie et l’Inde y sont en compétition permanente. Chacun cherche à y défendre ses intérêts stratégiques, quitte à affaiblir la cohésion du groupe. Le continent africain n’est pas un terrain d’unité pour les BRICS, mais un champ de rivalités. dossier politique
L’Afrique, “terrain neutre” des grandes puissances émergentes
L’Afrique est au cœur des ambitions mondiales. Ressources minières, terres agricoles, énergie, routes maritimes : tout attire les appétits. Pour les BRICS, le continent est une vitrine idéale : montrer qu’ils sont capables d’agir hors de leurs frontières et d’offrir une alternative aux anciennes puissances coloniales européennes.
Mais derrière le discours officiel d’“amitié Sud-Sud”, chacun poursuit sa stratégie propre. Et ces stratégies ne convergent pas : elles s’entrechoquent.
La Chine : la puissance économique dominante
La Chine est de loin l’acteur le plus présent. Avec ses “Nouvelles routes de la soie”, Pékin a investi des dizaines de milliards dans les infrastructures africaines : ports, chemins de fer, barrages, télécommunications.
Au Kenya, par exemple, la Chine a financé le chemin de fer Mombasa-Nairobi, symbole de son empreinte. En Éthiopie, elle a construit des autoroutes, des zones industrielles et même le nouveau siège de l’Union africaine.
Mais cette domination suscite aussi des critiques :
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Accusations de “piège de la dette”, comme au Kenya où les remboursements sont colossaux.
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Méfiance face à la dépendance technologique, notamment dans la 5G avec Huawei.
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Ressentiment populaire contre une présence chinoise jugée trop envahissante.
La Chine ne partage pas l’Afrique : elle l’occupe économiquement.
La Russie : le retour par la force et la sécurité
La Russie, à l’inverse, n’a pas la puissance financière de Pékin. Elle mise sur un autre levier : la sécurité.
Moscou multiplie les accords militaires avec plusieurs régimes africains. En Centrafrique, le groupe Wagner (aujourd’hui réorganisé) a protégé le pouvoir en échange de concessions minières. Au Mali et au Burkina Faso, la Russie a remplacé la France comme allié militaire central.
Armes, mercenaires, protection des élites locales contre leurs opposants : la Russie échange ses services militaires contre une influence directe.
Mais ce modèle est contradictoire avec celui de la Chine. Pékin a besoin de stabilité pour sécuriser ses routes commerciales. Moscou prospère dans le chaos, en soutenant des régimes fragiles.
L’Inde : un acteur discret mais ambitieux
Moins visible que Pékin ou Moscou, l’Inde avance pourtant ses pions.
Elle s’appuie sur plusieurs leviers :
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une diaspora indienne bien implantée en Afrique de l’Est,
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le commerce maritime dans l’océan Indien,
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des projets dans le numérique et la pharmacie, où elle concurrence directement la Chine.
En Éthiopie, par exemple, des entreprises indiennes se sont implantées dans le textile et l’agriculture. À Maurice, la présence indienne est culturelle autant qu’économique.
L’Inde veut contrer la Chine dans sa zone d’influence maritime. Là où Pékin construit des ports, New Delhi offre des coopérations technologiques et diplomatiques. En Afrique de l’Est, la rivalité est ouverte.
Pas d’unité, mais des rivalités
Chine, Russie et Inde affichent officiellement une “coopération Sud-Sud” via les BRICS. Mais sur le terrain africain, tout les oppose :
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Chine vs Russie : Pékin veut des marchés stables, Moscou tire profit des crises sécuritaires.
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Chine vs Inde : Pékin finance des infrastructures stratégiques, New Delhi riposte par des partenariats ciblés.
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Inde vs Russie : l’une mise sur le commerce, l’autre sur la militarisation.
Ces contradictions rendent impossible une stratégie commune des BRICS en Afrique.
L’Afrique du Sud : membre des BRICS, mais pas arbitre
On pourrait croire que l’Afrique du Sud, membre du groupe, jouerait un rôle d’arbitre. Mais sa puissance est limitée.
Pretoria cherche à exister sur la scène internationale grâce aux BRICS, mais ses moyens économiques sont réduits. Sa diplomatie hésite entre alignement sur Pékin et neutralité. Sur son propre continent, l’Afrique du Sud n’est pas un moteur : elle est un acteur parmi d’autres.
Les pays africains jouent la compétition à leur avantage
Il serait faux de croire que les BRICS dictent leurs conditions. Les pays africains savent exploiter cette compétition.
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La Centrafrique mise sur Moscou pour se libérer de l’influence française.
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Le Kenya continue de commercer avec l’Europe tout en acceptant les infrastructures chinoises.
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L’Éthiopie sollicite à la fois Pékin, New Delhi et même Washington pour diversifier ses partenaires.
L’Afrique n’est pas seulement un terrain passif : c’est un joueur stratégique qui profite de la rivalité entre grandes puissances pour maximiser ses bénéfices.
L’Occident profite aussi des divisions
Les rivalités entre BRICS en Afrique sont une aubaine pour l’Occident. L’Union européenne et les États-Unis restent des partenaires essentiels pour de nombreux pays, qui utilisent la compétition entre grandes puissances pour négocier de meilleures conditions.
Tant que Pékin, Moscou et New Delhi se concurrencent, aucune alternative solide au modèle occidental ne peut émerger.
L’avenir : un champ de bataille permanent ?
La question est simple : les BRICS peuvent-ils surmonter leurs contradictions africaines ?
À court terme, non. La Chine continuera à dominer par les infrastructures, la Russie par la sécurité et l’Inde par des projets ciblés. Mais aucune coordination réelle n’est possible.
À long terme, cette rivalité risque même d’affaiblir l’image des BRICS. Au lieu d’apparaître comme une alternative crédible à l’Occident, ils risquent de passer pour ce qu’ils sont : un assemblage hétéroclite de puissances concurrentes.
Conclusion : l’Afrique révèle la fragilité des BRICS
On veut nous vendre l’image d’un bloc BRICS uni, prêt à défier l’Occident. Mais l’Afrique raconte une autre histoire : celle d’une compétition féroce entre ses membres.
Chine, Russie et Inde ne construisent pas ensemble : elles se neutralisent mutuellement. L’Afrique du Sud, censée jouer l’arbitre, reste marginale. Les pays africains, eux, savent en tirer profit.
La réalité est claire : l’Afrique n’est pas le terrain d’unité des BRICS. Elle en est le champ de bataille. Et tant que cette rivalité persistera, les BRICS resteront un slogan plus qu’une puissance.