
Pendant une dizaine d’années, le streaming a été présenté comme l’avenir incontestable du divertissement. Netflix, Disney+, Amazon Prime ou encore HBO Max ont bouleversé la télévision classique et bousculé le cinéma. Mais aujourd’hui, ce modèle est en crise. Les coûts explosent, les abonnements augmentent, les spectateurs se dispersent et les plateformes elles-mêmes accumulent les pertes. Derrière la promesse de liberté et d’abondance, le streaming est en train de retrouver les vieux travers de la télévision : multiplication des chaînes, inflation des prix et désillusion des consommateurs. dossier culture, dossier politique
I. Une offre devenue saturée
Lorsque Netflix a ouvert la voie, l’idée était simple : un abonnement unique, une immense bibliothèque et la promesse de tout voir sans limite. Mais cette promesse a disparu avec l’entrée massive de concurrents. Disney a repris ses catalogues, Warner a rapatrié ses licences, Apple a lancé sa plateforme et chaque studio majeur a voulu sa part du gâteau. Résultat : au lieu d’un grand service centralisé, on a une fragmentation extrême.
Aujourd’hui, pour suivre les séries ou films dont on parle, il faut cumuler plusieurs abonnements. Un spectateur qui souhaite profiter de l’ensemble de l’offre doit s’abonner à Netflix, Disney+, Amazon Prime, Apple TV+, Paramount+, HBO Max ou encore à des services locaux comme Canal+ en France. Ce cumul dépasse largement 60 ou 70 euros par mois, soit bien plus que le coût de la télévision payante d’autrefois. Ce qui devait être une simplification est devenu une jungle d’abonnements.
II. L’explosion des coûts de production
Cette saturation n’est pas seulement une question d’offre. Elle est liée à l’explosion des coûts. Chaque plateforme a investi massivement dans des productions originales pour se différencier. Les budgets de certaines séries atteignent des niveaux comparables aux blockbusters hollywoodiens : près de 20 millions de dollars par épisode pour The Rings of Power chez Amazon, environ 15 millions pour Stranger Things chez Netflix, ou encore plus de 200 millions pour une seule saison de The Mandalorian.
Cette inflation s’explique par la concurrence féroce pour attirer talents, scénaristes et réalisateurs. Chaque service veut son “événement mondial” qui justifie l’abonnement. Mais plus les budgets montent, plus la rentabilité devient incertaine. Les spectateurs ne peuvent pas absorber indéfiniment ces coûts, même si les abonnements augmentent régulièrement.
III. Le retour des hausses d’abonnements
La conséquence directe de ces dépenses est la hausse des prix. Netflix a augmenté ses tarifs à plusieurs reprises, Disney+ a fait de même en imposant même une formule avec publicité, et Amazon Prime a revu ses abonnements à la hausse dans de nombreux pays.
Au départ, les plateformes voulaient apparaître comme un produit accessible, moins cher qu’un abonnement télé traditionnel. Désormais, elles redeviennent comparables à un bouquet câblé. La multiplication des services pousse les spectateurs à choisir, voire à se désabonner en fonction des programmes du moment. Ce phénomène, appelé churn (taux de désabonnement), devient une plaie pour les plateformes qui doivent sans cesse investir pour retenir leur public.
IV. Un modèle économique fragile
Contrairement à l’image de prospérité affichée, la plupart des plateformes perdent de l’argent. Netflix reste bénéficiaire, mais au prix d’une croissance en ralentissement et d’une pression énorme sur ses marges. Disney+, malgré son succès initial, enregistre encore des pertes colossales. HBO Max a dû fusionner avec Discovery+ pour survivre. Quant à Paramount+, il est structurellement déficitaire.
Ce paradoxe s’explique par la course au contenu : produire toujours plus pour espérer conserver les abonnés. Mais cette logique se heurte à ses limites. Produire une série à 200 millions de dollars pour attirer quelques millions d’abonnés ne suffit pas toujours à rentabiliser l’investissement. Le streaming devient une fuite en avant où la dépense est vitale, mais où le retour sur investissement reste incertain.
V. De la nouveauté à l’uniformisation
Autre conséquence de cette crise : les plateformes misent de plus en plus sur des licences sûres, au détriment de la créativité. Les séries dérivées d’univers existants se multiplient : Star Wars chez Disney, Le Seigneur des Anneaux chez Amazon, Game of Thrones chez HBO. Plutôt que de prendre des risques, les studios recyclent des franchises connues.
Le résultat est paradoxal : une offre surabondante mais qui donne une impression d’uniformité. Les spectateurs voient se répéter les mêmes schémas narratifs, les mêmes univers, les mêmes visuels. L’originalité qui avait séduit au départ s’efface derrière la logique de la franchise. Comme à l’époque de la télévision, les grandes chaînes du streaming deviennent interchangeables.
VI. Le parallèle avec la télévision
On en revient donc à une logique qui ressemble étrangement à celle de la télévision payante des années 1990–2000. À l’époque, les bouquets proposaient des dizaines de chaînes spécialisées, mais peu de spectateurs pouvaient tout suivre. Aujourd’hui, le streaming reproduit ce modèle : multiplication des services, hausse des prix, uniformisation des contenus.
La promesse initiale du streaming — liberté, choix illimité, rupture avec la télévision classique — se retourne contre lui. Les plateformes redécouvrent les mêmes contraintes économiques : il faut financer les programmes, attirer les spectateurs, éviter le désabonnement. À mesure que l’offre se disperse, la frustration grandit.
Conclusion
Le streaming n’est plus le nouvel âge d’or du divertissement. Il est en train de reproduire les logiques anciennes : inflation des coûts, hausse des prix, fragmentation de l’offre et uniformisation des contenus. La saturation actuelle n’est pas un accident passager, mais le signe d’un modèle à bout de souffle.
Hollywood voulait remplacer la télévision ; il a surtout recréé une télévision payante sous une autre forme. La seule différence est que, cette fois, le spectateur doit jongler entre une dizaine de plateformes et supporter des hausses continues de tarifs. La question n’est plus de savoir si le streaming a de l’avenir, mais s’il peut survivre à sa propre abondance.