Culture Compass la stratégie culturelle qui n’existe pas

L’Union européenne veut se doter d’une “boussole” culturelle commune avec le projet Culture Compass. Objectif : donner une direction stratégique aux politiques culturelles européennes. En pratique, le dispositif illustre au contraire l’incapacité chronique de l’Europe à transformer la culture en levier de puissance. Derrière les mots d’ordre inclusion, durabilité, diversité, il n’y a ni stratégie, ni autorité, ni vision politique.

 

I. Une “boussole” sans main pour la tenir

Le premier paradoxe de Culture Compass, c’est qu’il prétend définir une stratégie pour un domaine qui n’appartient pas à Bruxelles. La culture, selon les traités, relève des États : la Commission peut encourager, mais pas diriger. Résultat : la “boussole” s’apparente à une liste d’intentions écologie, numérique, inclusion sans pouvoir normatif. Elle agrège les priorités nationales sans les harmoniser. Ce n’est pas une ligne politique ; c’est un glossaire collectif. L’Europe ne décide pas de sa culture : elle l’inventorie. Et c’est là le nœud du problème une “stratégie” sans main politique, sans ministère ni hiérarchie décisionnelle. Ce que Culture Compass révèle surtout, c’est la nature administrative du projet européen : l’art comme politique de dossiers.

 

II. Le consensus comme ennemi de la clarté

À vingt-sept, la culture devient un exercice diplomatique. Pour qu’un texte soit accepté, il faut qu’il ne dérange personne. Plus un programme est consensuel, plus il est creux. Culture Compass n’échappe pas à cette logique : son langage se veut inclusif, mais il évite soigneusement les questions qui fâchent — financement, fiscalité, quotas, régulation des plateformes. L’unité se fait au prix du contenu. L’Europe parle d’“ambition commune” ; en réalité, elle se contente d’un compromis mou où chacun retrouve sa formule-clé. La France défend l’“exception culturelle”, l’Allemagne la “création locale”, les pays baltes la “résilience identitaire”. Tous se retrouvent dans une rhétorique vague, mais personne ne tire dans la même direction. Ce consensus perpétuel empêche toute décision réelle, tout choix politique clair.

 

III. Le saupoudrage institutionnel

Derrière la façade stratégique, le financement reste éclaté. Dix programmes européens soutiennent la culture : Europe Créative, Horizon Europe, FEDER, Digital Europe, Erasmus+… Tous ont leurs critères, leurs comités et leurs calendriers. Culture Compass prétend “coordonner” ces instruments, mais il ne fait que les recenser. Au lieu d’un plan cohérent, on obtient un inventaire de micro-initiatives locales. Le système ressemble à un arrosoir à vingt-sept becs : beaucoup d’eau, aucune direction. On subventionne, on ne gouverne pas. Dans les faits, les projets financés sont souvent ponctuels : festivals régionaux, incubateurs de start-up culturelles, bourses de traduction. Louables, certes, mais sans vision de long terme. L’Europe finance les marges, jamais les structures durables.

 

IV. Une culture pensée comme communication

Depuis la pandémie, Bruxelles confond de plus en plus culture et communication publique. Les appels à projets insistent sur la “visibilité de l’Union”, les “valeurs européennes”, la “résilience démocratique”. On parle moins d’artistes que de messages. La culture devient un prolongement de la diplomatie institutionnelle, un outil d’image. Cette logique du “branding européen” réduit la culture à un moyen de dire : l’Europe existe. Mais exister politiquement, ce n’est pas afficher un logo ; c’est choisir, prioriser, orienter. Cette dérive se voit jusque dans le vocabulaire : la “création” devient “innovation sociale”, l’“artiste” devient “acteur du changement”. On ne produit plus de chefs-d’œuvre, on “produit de l’impact”. Le vocabulaire managérial remplace le langage de la culture.

 

V. L’impossible souveraineté culturelle

Une politique culturelle digne de ce nom suppose un centre de décision et un budget consolidé. Or, l’Union n’a ni l’un ni l’autre. Chaque État défend sa propre exception culturelle, ses industries audiovisuelles, ses quotas. La France protège son cinéma, l’Allemagne sa scène contemporaine, la Pologne ses récits identitaires. Rien n’oblige ces visions à converger. Culture Compass parle d’un “écosystème commun”, mais sans instruments d’unification. L’Europe reste un agrégat d’intérêts — un marché des subventions, pas une puissance culturelle. C’est d’autant plus paradoxal que les États-Unis, eux, soutiennent massivement leurs industries culturelles. Hollywood, Netflix, Disney bénéficient d’aides fiscales et diplomatiques, d’une diplomatie culturelle active. L’Europe, elle, se félicite de ses quotas pendant que les Américains façonnent l’imaginaire mondial.

 

VI. Le soft power sans puissance

Le plus ironique, c’est que la culture européenne demeure influente dans le monde, mais sans politique européenne pour la porter. Les programmes d’échanges, les instituts culturels, les festivals subventionnés servent souvent de diplomatie parallèle. Pourtant, aucun État ne se risquerait à déléguer son influence à Bruxelles. La “diplomatie culturelle européenne” est une coquille vide : ni ministère, ni stratégie de rayonnement, ni cap géopolitique. Face aux États-Unis et à la Chine, l’Europe parle d’“écosystèmes créatifs” ; les autres parlent de pouvoir. L’Europe culturelle ressemble à un orchestre sans chef : des solistes brillants, mais aucune symphonie.

 

VII. Une horizontalité sans volonté

L’Union européenne est condamnée à l’horizontalité : encourager, connecter, mutualiser. Mais une politique suppose de hiérarchiser, donc de trancher. À force d’éviter la verticalité, Culture Compass incarne cette pathologie bureaucratique : l’incapacité à dire non. On soutient tous les secteurs, tous les publics, tous les territoires ; on ne hiérarchise rien. Le résultat, c’est un “strategic framework” sans stratégie. L’Europe parle le langage du management culturel, pas celui du politique. C’est l’éternel paradoxe européen : on veut une culture forte sans accepter le pouvoir qui l’impose. Or, sans hiérarchie, il n’y a que des slogans.

 

Conclusion : l’Europe culturelle n’a pas de cap, seulement une carte

Culture Compass illustre la dérive de la politique culturelle européenne : une ambition rhétorique sans colonne vertébrale. On prétend tracer une direction, mais personne ne tient la boussole. La culture devient un mot-parapluie pour masquer l’absence de choix. Tant que l’Europe refusera d’assumer une verticalité c’est-à-dire un pouvoir culturel clair elle ne fera pas de stratégie, seulement de la gestion. Or, gérer la culture n’a jamais suffi à en faire une force.

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