
La scène internationale de ce milieu de décennie 2020 est saturée par un récit dominant : celui du basculement inéluctable du monde vers un axe non-occidental. Au cœur de cette narration, les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), désormais élargis, sont présentés comme le fer de lance d’un nouvel ordre mondial. Les sommets se succèdent, les communiqués de presse dénoncent l’hégémonie du dollar et le « double standard » de l’Occident. Pourtant, derrière cette vitrine médiatique et cette rhétorique anti-système, la réalité est bien plus complexe et fragile. Les BRICS ne forment pas un bloc uni, mais une coalition de circonstances. Ils sont traversés par des rivalités historiques profondes, des intérêts économiques divergents et une incapacité structurelle à proposer une alternative institutionnelle crédible face à l’alliance euro-atlantique.
Un club impressionnant sur le papier, mais sans âme politique
Quand on aligne les chiffres, la force de frappe des BRICS semble incontestable. Avec l’intégration récente de l’Arabie Saoudite, de l’Égypte, de l’Iran et des Émirats arabes unis, le groupe contrôle désormais une part monumentale des réserves mondiales de pétrole et de gaz. Sur le plan démographique, ils regroupent près de la moitié de l’humanité. Sur le plan économique, leur PIB combiné à parité de pouvoir d’achat a déjà dépassé celui du G7. Cette puissance comptable alimente l’idée d’un basculement de l’histoire.
Mais le poids ne fait pas la force. Ce qui caractérise les blocs historiques comme l’Union européenne ou l’OTAN, c’est une convergence de valeurs, de modèles politiques et de systèmes juridiques. Les BRICS, eux, sont un assemblage hétéroclite de régimes politiques allant de la démocratie libérale (Brésil, Inde) à l’autocratie numérique (Chine) en passant par la théocratie (Iran). Ils n’ont ni vision commune du monde, ni stratégie partagée pour la gouvernance mondiale. Leur seul ciment est un ressentiment partagé contre la domination occidentale, un « non » collectif qui peine à se transformer en « oui » constructif.
Des rivalités internes irréductibles le poison de la discorde
La première faille, et sans doute la plus fatale, réside dans les tensions bilatérales massives entre ses membres fondateurs. Loin d’être des alliés naturels, ces pays sont souvent des rivaux stratégiques directs.
Le couple Inde-Chine est le meilleur exemple de cette instabilité. Les deux géants se font face sur une frontière contestée dans l’Himalaya, où les escarmouches militaires sont régulières. New Delhi voit d’un très mauvais œil l’expansionnisme chinois dans l’océan Indien et son soutien au Pakistan. En conséquence, l’Inde se rapproche de Washington au sein du QUAD (alliance sécuritaire avec les USA, le Japon et l’Australie), minant ainsi toute possibilité d’un front uni des BRICS contre l’Occident. L’Inde ne veut pas d’un monde multipolaire qui serait en réalité un monde sous hégémonie chinoise.
La relation Russie-Chine est, elle aussi, une alliance de façade dictée par la nécessité. Si Moscou et Pékin affichent une amitié « sans limites », la Russie craint par-dessus tout de devenir le « vassal junior » de la Chine. Moscou observe avec inquiétude l’influence croissante de Pékin en Asie centrale, son ancien pré carré. La Russie se contente de vendre son énergie à prix cassés à la Chine pour survivre aux sanctions, tandis que Pékin profite de la faiblesse russe pour asseoir sa domination technologique et monétaire.
Enfin, l’élargissement au Moyen-Orient n’arrange rien. L’intégration simultanée de l’Iran et de l’Arabie Saoudite pose un défi de cohérence majeur. Malgré une trêve diplomatique fragile obtenue sous l’égide de Pékin, les deux puissances restent engagées dans une lutte d’influence religieuse et régionale féroce. Les BRICS ne sont pas un bloc, ils sont une table de négociation où chaque membre vient avec ses propres dossiers, prêt à sacrifier l’unité du groupe pour ses intérêts nationaux.
Le mirage de la dédollarisation, une utopie monétaire
L’un des thèmes favoris des BRICS est la fin de la suprématie du dollar. L’annonce récurrente de la création d’une « monnaie commune des BRICS » fait régulièrement la une. Mais sur le plan technique et économique, ce projet est un non-sens absolu à court et moyen terme.
Pour qu’une monnaie commune existe, il faut une intégration fiscale et bancaire que les membres des BRICS refusent catégoriquement. La Chine n’acceptera jamais que le cours de sa monnaie soit dicté par une banque centrale commune où l’Inde ou le Brésil auraient leur mot à dire. Pékin veut internationaliser le yuan, pas créer une monnaie concurrente. De son côté, l’Inde refuse de lier son destin financier à celui de la Chine.
La force du dollar ne repose pas uniquement sur la force militaire américaine. Elle repose sur la confiance dans les institutions, sur la profondeur des marchés financiers américains et sur un état de droit qui garantit que vos actifs ne seront pas saisis arbitrairement. Aucun pays des BRICS n’offre ces garanties. La monnaie russe est isolée, le réal brésilien est instable, et le yuan reste une monnaie contrôlée, non convertible librement. Sans un marché financier intégré et transparent, les BRICS resteront dépendants du dollar pour leurs échanges internationaux.
L’absence d’institutions et de modèle alternatif
Le G7 ou l’OTAN reposent sur des structures permanentes, des secrétariats, des normes juridiques et une habitude de coopération technique. Les BRICS, à l’inverse, restent un forum informel. Leur seule institution tangible est la Nouvelle banque de développement (NDB), mais ses capacités de prêt restent marginales comparées à celles du FMI ou de la Banque mondiale. De plus, la NDB est elle-même obligée de se financer en dollars sur les marchés internationaux pour fonctionner.
Au-delà de l’économie, c’est le modèle de société qui fait défaut. Quel est le « rêve » proposé par les BRICS ? Alors que l’Occident reste une terre d’immigration massive attirant les talents du monde entier pour sa liberté et sa stabilité, les pays des BRICS connaissent souvent une fuite des cerveaux. L’attractivité des universités occidentales, la domination de la culture et la sécurité juridique des investissements restent des avantages comparatifs que ni Pékin ni Moscou ne peuvent égaler. Les BRICS proposent un rééquilibrage de puissance, mais ils ne proposent pas de projet de civilisation.
L’Occident conserve des avantages décisifs
Contrairement au discours sur le déclin de l’Occident, les États-Unis et l’Europe conservent des leviers de puissance que les BRICS ne possèdent pas encore. La supériorité technologique dans les secteurs clés de l’avenir — l’intelligence artificielle, le spatial, les semi-conducteurs de pointe et les biotechnologies — reste largement concentrée dans l’axe atlantique.
De plus, l’Occident dispose d’un réseau d’alliances militaires interconnectées (OTAN, AUKUS, QUAD) qui assure une stabilité stratégique mondiale. Les BRICS n’ont aucun pacte de défense mutuelle. Si un conflit éclatait entre la Chine et l’Inde, le groupe imploserait instantanément. L’unité de l’Occident repose sur une base contractuelle et démocratique qui lui donne une résilience que les BRICS n’ont pas encore démontrée face à une crise majeure.
Un instrument rhétorique plutôt qu’une réalité stratégique
En définitive, les BRICS sont davantage un club de contestation qu’un bloc de construction. Leur utilité est principalement diplomatique : ils permettent à des puissances émergentes de faire pression sur l’Occident pour obtenir une plus grande part du gâteau dans les institutions existantes (ONU, FMI). Mais l’idée qu’ils forment un « nouvel ordre mondial » est un mythe entretenu par une communication habile.
La réalité est celle d’un monde fragmenté où les puissances coopèrent par opportunisme tactique mais restent fondamentalement divisées sur l’essentiel. Les BRICS impressionnent par leur masse, mais ils manquent de la cohésion nécessaire pour transformer cette masse en une force de direction mondiale. Tant que les intérêts de Pékin et de New Delhi seront divergents, tant que le dollar sera la seule monnaie de réserve crédible, l’Occident gardera l’initiative. Les BRICS sont un signal du mécontentement d’une partie du monde, ils ne sont pas encore l’alternative qu’ils prétendent être.
Pour en savoir plus
Pour approfondir la question des BRICS et leur place réelle dans l’équilibre mondial, plusieurs travaux permettent de comprendre les dynamiques économiques, monétaires et géopolitiques derrière ce groupe de puissances émergentes.
The Growth Map — Jim O’Neill
L’ouvrage du créateur de l’acronyme BRIC analyse la montée en puissance économique des pays émergents et les limites structurelles de leur coopération.
The New Map — Daniel Yergin
Une étude majeure sur la géopolitique contemporaine de l’énergie et sur la manière dont les puissances émergentes redessinent les équilibres internationaux.
Exorbitant Privilege — Barry Eichengreen
Analyse détaillée de la domination du dollar dans l’économie mondiale et des obstacles à l’émergence d’alternatives monétaires crédibles.
The Future is Asian — Parag Khanna
Un ouvrage qui explore la montée de l’Asie dans le système international et les nouvelles dynamiques de puissance entre Chine, Inde et leurs voisins.
The World in 2050 — PwC Global Economics Report
Rapport économique influent qui compare la croissance à long terme des grandes économies mondiales et met en perspective le poids futur des BRICS.