Les BRICS une coalition minée par ses rivalités internes

Depuis leur création, les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), récemment élargis à de nouveaux membres comme l’Iran, l’Égypte, l’Éthiopie et les Émirats arabes unis, ne cessent d’occuper l’espace médiatique mondial. Pékin et Moscou orchestrent une communication millimétrée, présentant cette coalition comme l’alternative inévitable à l’hégémonie occidentale, le fer de lance d’un « nouvel ordre mondial » multipolaire. Mais derrière la scénographie léchée des sommets internationaux et les poignées de main chaleureuses, la réalité géopolitique est brutale : les BRICS ne sont pas un bloc, c’est une mosaïque de rivalités. Loin d’être un front uni contre le G7, la coalition ressemble davantage à un champ de bataille silencieux où les intérêts nationaux priment sur la solidarité de groupe.

Chine et Inde la fracture tectonique

S’il existe un verrou qui empêche les BRICS de devenir une véritable alliance stratégique, c’est bien la rivalité entre la Chine et l’Inde. Ces deux géants, représentant à eux seuls plus d’un tiers de l’humanité, sont enfermés dans une lutte de leadership qui dépasse largement le cadre diplomatique.

Pour New Delhi, la Chine n’est pas un partenaire, c’est une menace existentielle. Les tensions frontalières dans l’Himalaya ne sont pas des vestiges du passé, mais des plaies ouvertes. Les affrontements sanglants de 2020 dans la vallée de Galwan ont brisé la confiance pour une génération.

Chaque année, les deux armées renforcent leurs positions en haute altitude, transformant la frontière en poudrière. Mais la rivalité est surtout systémique. La Chine déploie ses « Nouvelles routes de la soie » (Belt and Road Initiative) pour encercler l’Inde via des ports stratégiques au Pakistan, au Sri Lanka et en Birmanie, une stratégie de « collier de perles » que l’Inde combat férocement.

Sur le plan géopolitique, l’Inde joue un double jeu qui exaspère Pékin. Tout en siégeant aux BRICS, New Delhi renforce son alliance avec le QUAD (États-Unis, Japon, Australie), un groupe explicitement conçu pour contenir l’expansionnisme chinois en Indo-Pacifique. L’Inde refuse de choisir entre l’Est et l’Ouest ; elle choisit l’Inde. Cette autonomie stratégique fait de l’unité des BRICS une simple façade commerciale.

Russie et Chine le pacte de nécessité et la peur du vassal

L’amitié « sans limites » proclamée par Vladimir Poutine et Xi Jinping cache une asymétrie de pouvoir qui ronge Moscou de l’intérieur. Depuis l’invasion de l’Ukraine et l’isolement quasi total de la Russie vis-à-vis des marchés occidentaux, le Kremlin a dû se jeter dans les bras de Pékin. Mais ce n’est pas une alliance d’égaux : c’est une dépendance forcée.

La Russie craint de devenir le « vassal économique » de la Chine. En vendant son gaz et son pétrole à prix cassés pour financer son effort de guerre, Moscou renforce la puissance industrielle chinoise tout en s’interdisant toute autre alternative.

En Asie centrale, la tension est palpable. Cette région, historiquement le « pré carré » de la Russie (le Turkestan russe), voit l’influence de Moscou s’évaporer au profit des investissements massifs de Pékin. Les Nouvelles routes de la soie chinoises redessinent les cartes, transformant les anciennes républiques soviétiques en satellites économiques de la Chine.

La Russie, affaiblie, regarde impuissante son influence traditionnelle s’effondrer au sein même de son propre « bloc ».

La poudrière du Moyen-Orient Iran et Arabie Saoudite

L’élargissement des BRICS a intégré des puissances régionales aux relations historiquement explosives. L’adhésion simultanée de l’Iran et de l’Arabie Saoudite a été vendue comme un coup de maître diplomatique chinois. En réalité, c’est un pari extrêmement risqué qui importe au sein des BRICS les conflits les plus insolubles de la planète.

La rivalité entre Téhéran et Riyad n’est pas seulement politique, elle est religieuse et identitaire, structurant le Moyen-Orient depuis 1979. Si une médiation chinoise a permis de rétablir des liens diplomatiques, les deux pays continuent de s’affronter par procuration au Yémen, en Syrie et au Liban.

Les BRICS ne possèdent aucun mécanisme interne pour résoudre ces tensions. Au moindre embrasement dans le Golfe, la coalition se retrouvera paralysée, incapable de prendre position pour l’un ou l’autre de ses membres. L’unité des BRICS au Moyen-Orient n’est qu’un couvercle posé sur une cocotte-minute en surchauffe.

Le Brésil et l’Afrique du Sud des acteurs aux ambitions divergentes

Le Brésil de Lula et l’Afrique du Sud voient dans les BRICS un levier pour peser davantage sur la scène mondiale, mais ils ne partagent pas la haine viscérale de l’Occident qui anime Moscou ou Téhéran.

Pour Brasilia, les BRICS sont une vitrine. L’économie brésilienne est profondément intégrée aux marchés occidentaux, que ce soit pour ses exportations agricoles ou minières. Le Brésil ne cherche pas à détruire l’ordre financier mondial, il veut simplement y avoir une plus grande part de gâteau.

Cette posture crée un décalage permanent : pendant que la Chine et la Russie poussent pour une « dédollarisation » agressive de l’économie mondiale, le Brésil reste prudent, conscient que sa stabilité dépend de ses relations avec Washington et Bruxelles.

L’Afrique le terrain de chasse des « partenaires »

On présente souvent les BRICS comme les champions du développement africain. Pourtant, sur le continent, la coopération entre les membres du bloc est inexistante ; elle a été remplacée par une compétition féroce pour l’accès aux ressources minérales critiques.

La Chine investit des milliards dans les infrastructures pour sécuriser le cobalt, le cuivre et le lithium nécessaires à sa transition énergétique. De son côté, la Russie déploie des structures paramilitaires (ex-Wagner) pour sécuriser des mines d’or et de diamants en échange de protection politique pour des régimes isolés.

L’Inde, quant à elle, utilise sa diaspora et son héritage commercial pour s’implanter dans l’Afrique de l’Est. Ces trois stratégies ne sont pas complémentaires, elles sont concurrentes. Loin de renforcer la souveraineté africaine, les membres des BRICS se battent pour l’influence régionale, reproduisant parfois les schémas de prédation qu’ils reprochent tant à l’Occident.

Une coalition sans boussole idéologique

Le problème fondamental des BRICS réside dans l’absence de valeurs communes. Le G7, malgré ses failles, repose sur un socle de démocratie libérale et d’économie de marché. Les BRICS, eux, regroupent des démocraties vibrantes mais chaotiques (Inde, Brésil), des autocraties technologiques (Chine), des régimes théocratiques (Iran) et des puissances militaires en pleine dérive (Russie).

Leur seul point commun est un « ressentiment » partagé envers l’ordre établi après 1945. Mais le ressentiment ne constitue pas une doctrine. On peut s’accorder sur ce que l’on déteste (la domination du dollar, les sanctions américaines, le droit d’ingérence), mais il est impossible de s’accorder sur ce que l’on veut construire.

Une monnaie commune des BRICS ? L’Inde n’en voudra jamais si elle est contrôlée par Pékin. Une défense commune ? Impossible entre l’Iran et l’Arabie Saoudite. Une politique commerciale unifiée ? Les intérêts agricoles du Brésil s’opposent aux besoins industriels de la Chine.

La réalité derrière le vernis

En définitive, les BRICS sont une réalité arithmétique impressionnante mais une réalité politique fragile. Leur poids démographique et leur part dans le PIB mondial sont des faits indiscutables, mais ces chiffres ne se traduisent pas en puissance politique cohérente.

Le « nouvel ordre mondial » qu’ils appellent de leurs vœux est déjà là, mais il n’est pas celui d’un bloc uni. C’est un monde de fragmentation, où les alliances sont à géométrie variable et où chaque membre utilise le sigle « BRICS » comme un outil de communication pour faire monter les enchères face à l’Occident.

Derrière le vernis de l’unité, les tensions géopolitiques structurelles condamnent la coalition à rester un forum de discussion plutôt qu’un véritable contre-pouvoir. Les BRICS ne sont pas le futur bloc monolithique du XXIe siècle ; ils sont le miroir d’un monde multipolaire instable, où les rivalités anciennes n’ont fait que changer de nom.

Pour en savoir plus

Quelques ouvrages et analyses permettent de comprendre les dynamiques géopolitiques et économiques qui structurent les BRICS et leurs tensions internes.

  • The BRICS and the Future of Global Order – Oliver Stuenkel

    Analyse de la montée en puissance des BRICS et de leur influence dans la transformation de l’ordre international.

  • The India-China Rivalry – Tanvi Madan

    Étude approfondie de la rivalité stratégique entre l’Inde et la Chine, l’un des principaux obstacles à l’unité du bloc.

  • Russia and China: Axis of Revisionists? – Alexander Lukin

    Analyse des relations asymétriques entre Moscou et Pékin dans le contexte du système international actuel.

  • The New Geopolitics of the Middle East – F. Gregory Gause III

    Ouvrage clé pour comprendre les rivalités régionales entre l’Iran et l’Arabie saoudite et leurs implications internationales.

  • Africa and the New Global Scramble – Alex Vines

    Étude sur la compétition entre puissances émergentes pour l’accès aux ressources et à l’influence en Afrique.

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