Les États-Unis ont mené en septembre 2025 deux opérations militaires très médiatisées contre des embarcations vénézuéliennes soupçonnées de transporter de la drogue. Le 2 septembre, un premier navire a été détruit, causant la mort de onze personnes. Le 15 septembre, une seconde frappe a visé un autre bateau et fait trois victimes supplémentaires. Donald Trump s’est empressé de publier les images de ces actions sur ses propres réseaux, affirmant qu’il s’agissait d’un acte de protection de la nation face aux « narcoterroristes ».
Ces frappes spectaculaires posent une question de fond : servent-elles réellement à réduire le trafic de stupéfiants ou bien relèvent-elles d’une stratégie électorale reposant sur l’image et la communication ? Derrière l’apparence de fermeté, on retrouve les contradictions d’une guerre contre la drogue qui privilégie le spectacle à l’efficacité. dossier politique
I. Une stratégie de communication avant tout
Dès l’annonce des frappes, le ton était donné. Les vidéos filmées depuis les avions de chasse ont été publiées directement sur Truth Social, le réseau de Trump. Le vocabulaire employé a été soigneusement choisi : les trafiquants sont qualifiés de « narcoterroristes », comme si l’Amérique combattait une menace comparable à Al-Qaïda ou Daech.
Cette rhétorique transforme une question criminelle en une menace existentielle. En assimilant les cartels à des organisations terroristes, la Maison-Blanche justifie l’usage de la force armée. Mais ce glissement a surtout une fonction politique : montrer aux électeurs un président énergique, prêt à frapper les ennemis de l’Amérique.
Ce choix n’est pas nouveau. Depuis les années 1980, chaque administration américaine a utilisé la lutte antidrogue pour envoyer un signal de fermeté. Les opérations militaires en Amérique centrale, les grands discours sur le « fléau de la drogue », les campagnes médiatiques sur la cocaïne ou le crack répondaient déjà à cette logique. Mais Trump pousse plus loin cette instrumentalisation en transformant chaque frappe en clip électoral.
L’image compte plus que le résultat. Peu importe que le trafic continue, l’important est de montrer la puissance américaine.
II. Les limites de l’efficacité sur le long terme
Sur le plan opérationnel, l’efficacité de ces frappes est très limitée. Les cartels disposent de ressources financières immenses et d’une logistique sophistiquée. Chaque bateau perdu est rapidement remplacé. Chaque itinéraire coupé ouvre de nouvelles routes. Les réseaux criminels sont souples et adaptatifs.
L’histoire récente l’a montré. Dans les années 1990, la destruction des avions des cartels colombiens n’a pas fait disparaître le trafic. Les organisations se sont tournées vers la voie maritime. Plus récemment, face aux contrôles renforcés, elles ont investi dans des sous-marins artisanaux, capables de transporter plusieurs tonnes de cocaïne en toute discrétion. D’autres groupes utilisent désormais des drones longue distance pour franchir les frontières.
La logique militaire ne s’attaque pas à la racine du problème. Ces frappes touchent rarement les véritables décideurs des cartels. Ce sont surtout des exécutants, facilement remplaçables, qui en paient le prix. Le système reste intact, et parfois même renforcé, car la militarisation encourage les cartels à recruter davantage et à se professionnaliser encore plus.
À long terme, ces opérations ne réduisent pas l’offre. Elles ne font qu’augmenter la violence et légitimer la surenchère.
III. Le problème légal et moral
Les frappes soulèvent aussi une question juridique majeure. Elles ont eu lieu en eaux internationales, sans mandat, sans procès et sans vérification indépendante. Le Venezuela dénonce une violation flagrante de sa souveraineté et parle d’« assassinats extrajudiciaires ».
Cette pratique n’est pas sans précédent. Depuis la guerre contre le terrorisme, les États-Unis ont multiplié les frappes de drones contre des cibles désignées comme terroristes. Mais étendre cette logique au narcotrafic est un pas supplémentaire. Les trafiquants, même armés, restent avant tout des criminels. Les exécuter sans procès revient à effacer la frontière entre justice et guerre.
Il y a aussi un problème moral. Dans un État de droit, l’usage de la force doit être proportionné et contrôlé. Ici, l’absence de transparence et le caractère létal des frappes posent question. Quelles preuves avaient les autorités américaines ? Quels mécanismes permettent de vérifier que les victimes n’étaient pas de simples marins ou des passagers ?
En se donnant le droit de frapper sans contrôle, Washington fragilise l’ordre international. Si cette logique devient la norme, d’autres puissances pourraient l’imiter et justifier des opérations unilatérales au nom de leur propre sécurité.
IV. Les alternatives ignorées
Ce qui frappe aussi, c’est l’absence de réflexion sur les alternatives. Il existe pourtant d’autres leviers plus efficaces et durables.
D’abord, la coopération policière internationale : elle permet de partager des renseignements, de coordonner des saisies et de démanteler des réseaux entiers. Ensuite, les saisies non létales : intercepter une cargaison, arrêter un équipage et collecter des preuves affaiblit plus durablement un cartel qu’une frappe qui détruit tout. Enfin, la politique intérieure : la crise du fentanyl qui dévaste les États-Unis est liée à une demande massive de substances. Tant que cette demande persiste, l’offre s’adaptera toujours.
Ces alternatives sont plus lentes, moins spectaculaires, mais elles ont un vrai effet structurel. Elles demandent de la coopération, de la transparence et des moyens judiciaires. Elles ne produisent pas de belles images pour les réseaux sociaux, mais elles changent réellement la dynamique du trafic.
Conclusion
Les frappes de septembre 2025 s’inscrivent dans une logique de communication. Elles offrent à Trump l’occasion de se montrer ferme et de détourner l’attention des crises intérieures. Mais elles ne modifient pas le trafic, n’affaiblissent pas les cartels et soulèvent de graves questions juridiques.
La guerre contre la drogue ne se gagne pas à coups de missiles. Elle se gagne par une action internationale coordonnée, par une politique de santé publique et par un travail patient de renseignement et de justice. Tant que ces dimensions seront sacrifiées au profit du spectacle, le problème restera entier.
Message choc : quand le président vise la caméra, la drogue, elle, ne tremble pas.