
L’image d’une Amérique latine cherchant à rejoindre un « Sud global » autonome ne résiste plus aux faits. Alors que les BRICS promettaient une alternative à l’ordre mondial occidental, les gouvernements latino-américains opèrent aujourd’hui un retour stratégique vers les États-Unis et l’Union européenne. Ce mouvement n’est pas un simple réajustement diplomatique : il traduit un réalignement structurel, dicté par des dépendances économiques, financières et institutionnelles qui réduisent l’influence des puissances émergentes.
Le mythe d’un basculement durable vers les BRICS
Au début des années 2010, l’Amérique latine semblait incarner l’avenir du monde multipolaire. Le Brésil rejoignait les BRICS avec ambition, l’Argentine et le Venezuela parlaient d’alternative à Washington, et la Chine investissait massivement dans les infrastructures et les matières premières.
Pour beaucoup, la région devait devenir la preuve qu’un ordre post-occidental était possible.
Mais ce récit reposait sur une illusion. Les BRICS n’ont jamais constitué un bloc cohérent : la rivalité sino-indienne, l’isolement russe, l’instabilité sud-africaine et les crises internes aux pays émergents ont vite limité la portée du projet. L’Amérique latine, attentive à ses intérêts, a constaté que derrière le discours ambitieux, les BRICS peinaient à construire un levier géopolitique réel.
Le recul stratégique des BRICS en Amérique latine
La Chine reste un acteur économique majeur, mais son influence politique recule. Des projets colossaux — ports, autoroutes, barrages — ont été abandonnés ou renégociés, suscitant des critiques pour leur opacité, leurs impacts environnementaux ou leur endettement jugé dangereux. Les promesses de financement rapide se sont souvent heurtées à des problèmes de gouvernance locale et à une méfiance accrue des populations.
Quant à la Russie, sa présence s’est évaporée depuis la guerre en Ukraine. Les investissements sont quasi inexistants, la coopération militaire marginale, et sa diplomatie n’existe plus dans les capitales latino-américaines. Même au Brésil, pourtant membre fondateur des BRICS, Moscou n’est plus un partenaire crédible.
L’Inde et l’Afrique du Sud, très éloignées géographiquement, n’ont jamais eu de présence durable dans la région.
Résultat : le bloc BRICS fascine encore symboliquement, mais il n’offre ni stabilité, ni sécurité, ni financement institutionnel solide.
Une dépendance structurelle à l’Occident
L’économie latino-américaine est profondément arrimée à l’Occident. Les États-Unis et l’Union européenne représentent l’essentiel des exportations agroalimentaires, des investissements directs, et des flux financiers qui stabilisent les monnaies locales.
Le dollar reste indispensable pour les transactions internationales, et les banques centrales latino-américaines n’ont aucune alternative crédible.
Le Mexique dépend à plus de 80 % du marché américain, la Colombie finance son budget grâce aux investisseurs occidentaux, l’Argentine ne survit qu’en négociant avec le FMI, et le Brésil reste dominé par les circuits financiers européens et américains.
Dans ces conditions, l’idée d’une autonomie économique via les BRICS est tout simplement irréaliste.
Des réorientations nationales très révélatrices
Les choix nationaux confirment cette tendance.
L’exemple le plus spectaculaire est l’Argentine, qui a refusé son entrée dans les BRICS malgré son acceptation officielle par le bloc. Le président Milei a recentré la diplomatie argentine sur Washington et l’UE, abandonnant toute perspective de partenariat stratégique avec Pékin ou Moscou.
Au Brésil, Lula entretient un discours multipolaire, mais gouverne avec un pragmatisme occidental : le commerce, les investissements, les relations militaires et les engagements diplomatiques confirment une orientation pro-UE et pro-US. La Colombie et le Mexique restent structurellement intégrés aux États-Unis, tandis que le Chili, l’Uruguay ou le Pérou ne montrent aucun intérêt réel pour une alternative géopolitique BRICS.
Un alignement structurel plus qu’un pragmatisme diplomatique
Ce recentrage n’est pas un choix temporaire, mais un alignement systémique. Les États latino-américains dépendent du dollar, des institutions financières occidentales, et des marchés nord-américains et européens pour leur stabilité interne.
Les élites économiques, les appareils militaires et les institutions académiques sont historiquement liées aux puissances occidentales, formant un réseau d’interdépendance qui rend tout basculement vers les BRICS difficile, voire impossible. De plus, la Chine suscite une méfiance croissante : risques d’endettement, ingérences politiques, pression sur les ressources stratégiques. Quant à la Russie, elle n’est plus un acteur crédible.
Même les gouvernements de gauche, pourtant favorables au discours du Sud global, se recentrent sur l’Occident par nécessité économique et institutionnelle. L’Amérique latine suit une trajectoire contrainte, non un choix idéologique.
Conclusion
Loin de la narration d’un basculement vers le Sud global, l’Amérique latine confirme un retour durable vers ses partenaires occidentaux. Ce mouvement n’est ni une trahison ni une déception, mais la conséquence de réalités profondes : dépendance économique, contraintes financières, nécessité sécuritaire, réseaux institutionnels et méfiance envers les puissances émergentes.
Les BRICS restent une idée séduisante, mais l’Occident demeure le centre de gravité incontournable du continent latino-américain. Le monde change, mais l’Amérique latine reste liée à ceux qui structurent son économie et sa stabilité.
Sources
L’Argentine qui refuse les BRICS
Sur le fait que Milei renonce à l’adhésion aux BRICS et se rapproche de l’Occident :
-
Al Jazeera – “Argentina announces that it will not join BRICS bloc”
https://www.aljazeera.com/news/2023/12/29/argentina-announces-that-it-will-not-join-brics-bloc
Dépendance commerciale de l’Amérique latine (exemple Mexique)
-
OEC (MIT) – “Mexico (MEX) Exports, Imports, and Trade Partners”
https://oec.world/en/profile/country/mex
Dépendance commerciale du Brésil
Pour montrer que le Brésil reste structuré par quelques gros partenaires (Chine, USA, etc.) :
- OEC – “Brazil (BRA) Exports, Imports, and Trade Partners”
https://oec.world/en/profile/country/bra
-
World Bank / WITS – “Brazil Trade Summary 2023”
https://wits.worldbank.org/CountryProfile/en/Country/BRA/Year/LTST/Summarytext
Analyse sur la présence chinoise en Amérique latine
Pour nuancer : la Chine est présente mais l’Occident reste central, et Washington réagit :
-
Council on Foreign Relations – “China’s Growing Influence in Latin America”
Analyse macro sur les liens économiques de l’Amérique latine
Sur la dépendance globale de la région à ses partenaires majeurs (USA, Chine, UE) :
-
Deloitte – “Latin America economic outlook”
https://www.deloitte.com/us/en/insights/topics/economy/americas/latin-america-economic-outlook.html
comprendre le monde à sa racine : analyses historiques, lectures stratégiques et ruptures oubliées. Une traversée des siècles pour ressaisir ce qui nous tient encore debout.
Lire la politique au-delà des postures : analyser ce qui structure vraiment nos sociétés.
Explorer le passé pour comprendre ses fractures et ses héritages.
Découvrir un monde en construction : un espace narratif où se croisent mes créations.
Plonger dans les récits, les arts et les idées qui façonnent l’imaginaire collectif.
Le pouvoir n’est jamais là où on le montre.
Si quelque chose a grincé ici, d’autres textes en décalent encore les lignes.
Quand tout s’effondre sans bruit, il faut parfois remonter les flux. le fil est la, il attend
L’empire doute, mais continue de frapper. la suite de cette tension est encore visible ailleurs.