La Vision de Kadingirra-Saphira

Sous le ciel encore pur de Yunara, quand les vents chantaient encore le nom des dieux, Kadingirra-Saphira s’avança seule vers la terrasse des astres. Autour d’elle, la cité baignait dans une lumière d’ambre ; les tours de pierre blanche renvoyaient les reflets de la mer, et le monde paraissait immobile, suspendu dans sa perfection. Pourtant, au-delà des nuées, quelque chose frémissait : une inquiétude que les prêtres ne savaient nommer, un silence dans le souffle divin. La Grande Reine le sentait dans sa chair — ce frisson léger, presque imperceptible, qui annonçait la fin d’un accord secret entre les cieux et la terre.

Elle leva les yeux vers les signes célestes : les constellations tremblaient comme des flammes au bord du vent. Alors, la Lune, sœur gardienne du monde, inclina sa lumière et déposa sur le front de la reine un rayon d’argent. Dans cette clarté, Kadingirra-Saphira vit ce que nul dieu ni homme n’avait encore aperçu. D’abord, une mer de nuages d’où montait une forme, lente et majestueuse ; puis, dans la brume, un éclat d’écaille, un œil vaste comme le soleil levant. La vision se fit plus nette : un être d’or et de feu, portant moustaches et bois, quatre pattes puissantes et des ailes qui couvraient l’horizon. Sa queue s’enroulait comme une comète, et de sa gorge s’échappait une vapeur ardente qui réchauffait jusqu’aux confins du vide. Elle comprit : ce n’était pas une créature de son temps, mais celle qui viendrait quand tout aurait sombré.

Un murmure parcourut l’air. Les dieux eux-mêmes observaient la vision, muets. Ils ne parlaient pas ; leurs visages de lumière semblaient mêler crainte et admiration. La Grande Reine sut que cette apparition n’était pas une menace, mais un serment du monde : quand le dernier feu s’éteindrait, quand les royaumes ne seraient plus que cendres et silence, ce dragon renaîtrait des profondeurs pour porter celle qui viendrait après eux — la Grande Déesse, flamme du recommencement. Ce serait un temps si lointain qu’aucune mémoire humaine ne le retiendrait, mais l’univers, lui, en garderait la trace.

Elle voulut parler, mais sa voix resta suspendue. Le vent seul répondit, enroulant autour d’elle des spirales de sable doré. Alors, la Lune parla, non par des mots, mais par une résonance douce : « Ce que tu vois n’est pas ton temps, mais le fruit de ton règne. Car la beauté que tu as élevée survivra dans la chair du monde, et de cette beauté naîtra la dernière protectrice. » La Reine sentit ses yeux se remplir de larmes, non de peur, mais d’une tristesse sereine. Elle pensa à son époux, le Lugal-Wanax Lu-Gal, car elle viendrait d’eux ; elle sut qu’il ressentirait le même frisson — celui de la fin qui s’annonce mais ne dit pas son nom.

Cette nuit-là, elle convoqua les intercesseurs de Yunara. Dans la grande salle des miroirs d’eau, elle leur décrivit la vision ; nul ne put la contester. Les flammes des lampes tremblaient sans vent, et sur les bassins d’or, l’eau se mit à miroiter comme un ciel nocturne. Les anciens parlèrent d’un présage : le monde, disaient-ils, prépare toujours sa renaissance avant sa chute. Mais la Reine, elle, ne chercha pas d’explication ; elle savait que certains mystères ne s’interprètent pas — ils se portent comme une couronne invisible, lourde et brûlante.

Les jours suivants, elle monta souvent au sommet du palais, là où les colonnes touchaient presque les nuées. Elle regardait le couchant se dissoudre dans le bleu, et chaque soir, elle revoyait dans les nuages la silhouette du dragon. Parfois, le Soleil se penchait vers elle, l’enveloppant de sa chaleur, comme pour bénir la vision et lui dire : « Nous serons encore là, même dans le silence. » Les dieux savaient déjà qu’ils ne pourraient plus longtemps maintenir le lien avec la terre ; mais ils continuaient à veiller, dissimulés dans la lumière, prêts à confier à l’avenir ce que le présent ne pouvait plus porter.

Au dernier soir de l’été céleste, Kadingirra-Saphira fit graver sur une tablette de jade les mots de la vision, afin qu’ils demeurent quand les palais tomberaient. On y lut :

« Quand les astres chancelleront et que la mer se figera, naîtra l’Enfant du Feu et de l’Écaille. Il portera sur son dos la Déesse qui réveillera le souffle. »

Puis elle fit enfermer la tablette dans le sanctuaire de l’Est, sous la garde des esprits de Kitsune la En-Elli, gardienne des renardes, qui jura de protéger ce secret jusqu’à la fin des âges.

Et la Reine descendit alors parmi son peuple. Le monde brillait encore, mais dans le silence du soir, tous sentirent la même chose : un souffle nouveau passait sur la terre, annonçant qu’un jour très lointain, quand les dieux se tairaient, quelque chose de plus grand renaîtrait de leur mémoire

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