Les jours heureux passèrent longtemps. Un siècle, puis un millénaire. Le temps semblait s’être arrêté pour les hommes, comme si la terre avait suspendu sa respiration et que le ciel lui-même avait choisi de contempler cette paix fragile. Le septième grand roi vivait au milieu de son peuple, sans faste ni muraille, paisible entre les reines, présent sans ostentation. On le voyait marcher dans les jardins comme dans les rues, partager le pain des paysans et le vin des anciens, s’asseoir auprès des enfants qui jouaient dans les cités. Pour tous, il n’était pas seulement un roi, mais une présence : celle d’un homme qui ne cherchait pas à dominer, mais à être.
Pourtant, un mystère grandissait autour de lui. Un mystère plus éclatant que les pierres célestes, plus déroutant que les oracles. Les sages n’y trouvaient pas d’explication. Les enfants le pressentaient sans comprendre. Les puissants et les humbles le commentaient en secret. Car autour du roi, en tout lieu, en toute heure, les fées apparaissaient. Non pas une, ni deux, mais une nuée entière. Elles flottaient à ses côtés dans les jardins, s’attardaient au-dessus de lui dans les sanctuaires, l’accompagnaient dans les fêtes comme dans les jours les plus ordinaires.
Elles tournaient autour de lui comme les étoiles autour d’un astre invisible. Leur danse silencieuse semblait obéir à une loi inconnue, une attirance plus forte que toutes les volontés. Elles, les fées, libres et insoumises depuis l’origine, que rien ni personne n’avait jamais su retenir, semblaient désormais attachées à un destin qui n’était pas le leur. Et cela fit trembler le monde.
Les anciens humains, ceux qui avaient connu les pactes originels et vu de leurs yeux la naissance des premiers royaumes, demeuraient incrédules. Jamais ils n’avaient vu telle allégeance. Les êtres magiques, fiers de leur solitude et jaloux de leur indépendance, observaient de loin, incapables de détourner le regard, la gorge serrée devant un mystère qu’ils ne pouvaient nommer. Et même les esprits — les grands, les moyens, les moindres — s’arrêtaient à distance, muets, comme si ce lien échappait à leur propre mémoire.
Jamais les fées ne s’étaient attachées à un roi. Jamais elles ne s’étaient montrées si proches d’un homme. Leur nature même l’interdisait : elles étaient messagères des seuils, gardiennes des marges, témoins muets mais jamais captives. Pourtant, elles étaient là. Toujours là. Comme attirées par une lumière qu’elles seules percevaient, une lueur qui n’appartenait pas au monde visible.
Et tous, humains et esprits, comprirent qu’il ne s’agissait pas d’un hasard. Cette lumière rappelait à la mémoire des anciens une vision plus ancienne encore : celle d’une princesse lointaine, porteuse à la fois de l’aube et du crépuscule, de la création et de la fin. Comme si le roi, par une énigme que nul n’osait élucider, portait en lui une étincelle de ce double mystère.
Ainsi, sous l’effet des fées, le septième roi demeurait entouré d’un cortège invisible, à la fois bénédiction et présage. Car nul ne pouvait dire si cette lumière annonçait un règne éternel… ou le commencement de la fin.