Le Grand Royaume de Yunara

Sous les vents clairs du grand royaume de Yunara, là où les montagnes s’élèvent comme des miroirs vers le ciel, Lugal-Wanax Lu-Gal franchit les portes de jade du palais. La poussière de ses voyages couvrait encore son manteau, mais ses yeux brillaient d’une lueur calme : il revenait des terres lointaines, là où le Sceau céleste respirait sous la roche. Tout autour, le royaume de Kadingirra-Saphira, la Grande Reine des Hommes, resplendissait dans le soir comme un champ de lumière offerte. Les dieux demeuraient silencieux, mais leur souffle emplissait l’air ; ils n’avaient pas quitté le monde, ils retenaient encore sa forme.

Dans la salle des colonnes d’opale, la Reine attendait. Son visage était doux et grave ; sous la soie claire de sa robe battait la promesse d’un enfant à naître. Lorsque Lu-Gal entra, il s’inclina devant elle comme on s’incline devant les astres. Elle sourit faiblement, puis dit : « Le vent a changé dans les hauteurs. Le monde semble plus lourd, et pourtant plus fragile. » Le Roi répondit : « J’ai vu la lumière du Sceau faiblir, mais non s’éteindre. Les dieux veillent toujours, mais leurs mains tremblent ; ils sentent que bientôt, ils ne pourront plus nous toucher. » Dans leurs voix se mêlaient la sérénité et la peine, comme deux rivières issues d’une même source.

Ils marchèrent ensemble dans les jardins suspendus de Yunara, où les arbres chantaient sous la brise d’argent. Là, Kitsune l’En-Elli, esprit royal des renardes, veillait à distance. Elle observait le couple sans mot dire ; dans ses yeux flambaient les reflets de la Lune éternelle, celle qui jamais ne s’éteint, même lorsque le jour croit régner. Les fleurs nocturnes s’ouvraient à leur passage, et les bassins reflétaient la clarté tranquille du ciel. Nul signe d’abandon divin ne pesait encore sur le monde ; mais dans la profondeur du silence, les dieux retenaient leur souffle.

Plus tard, dans la salle des astres, le Roi contempla la grande voûte où brillaient les constellations de l’Âge d’Or. Il murmura : « Tout cela, nous devons le préserver. » La Reine répondit doucement : « Et si nous ne le pouvons pas ? » Il posa une main sur son ventre : « Alors notre enfant le portera, dans son âme. » Elle ferma les yeux, émue : « Cet enfant naîtra entre deux âges, à la croisée des dieux et des hommes. » Et tous deux restèrent un instant immobiles, comme suspendus hors du temps.

Dans les couloirs du palais, Kitsune l’En-Elli sentit les courants de lumière changer. Les dieux parlaient encore aux vents et aux rivières, mais leurs voix devenaient lourdes, mêlées de regret. Ils ne partaient pas ; ils savaient simplement que viendrait une heure où leur parole ne traverserait plus la matière. Cette connaissance ne portait ni colère ni peur, seulement la mélancolie d’une éternité qui s’amoindrit. La Lune, fidèle entre toutes, observait le monde sans fléchir : son éclat demeurait la preuve que la veille céleste ne s’interromprait jamais.

Au sommet du palais, Lu-Gal leva les yeux vers elle. « Tu veilles, toi, même quand nous faiblissons, » dit-il à voix basse. Et la lumière lunaire répondit par un frisson d’argent sur les dalles. Il pensa à sa mère, l’ancienne reine du royaume du crépuscule, et sentit qu’elle préparait son dernier voyage. Elle ne voulait pas vivre dans un monde où les dieux seraient muets ; pour elle, le silence à venir était pire que la mort. Le Roi n’éprouva ni révolte ni tristesse : seulement la certitude que tout ce qui s’éteint retourne à la clarté dont il est né.

La nuit s’étira sur Yunara, et les tours prirent la couleur du cuivre ancien. Les prêtres-intercesseurs chantaient encore les hymnes du cycle, ignorant qu’ils accompagnaient déjà la fin d’un âge. Mais au-dessus d’eux, les astres restaient fixes, et la Lune étendait son regard sur le monde. Les dieux ne s’éloignaient pas : ils veillaient, impuissants à infléchir la matière, mais pleins d’amour pour ce qu’ils avaient façonné.

Et quand l’aube se leva sur les montagnes, Kadingirra-Saphira et Lugal-Wanax Lu-Gal se tinrent ensemble sur les remparts. Le vent emporta leurs paroles, et nul ne sut ce qu’ils dirent ; mais ceux qui veillaient au loin virent que la lumière de l’aube avait pris une teinte d’or ancien. Ce jour-là, les dieux comprirent qu’ils devaient confier le monde à ceux qui l’aimaient assez pour en porter le fardeau.

Ainsi commença le Crépuscule des Dieux, non comme une fin, mais comme une veille. Les dieux restèrent, les hommes marchèrent, et la Lune — fidèle sentinelle — ne quitta jamais le ciel.

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