Le Chant des Compagnons dispersés

Lorsque le soleil se leva sur les montagnes du Levant, Ansugaisos marchait déjà depuis des jours. Le griffon qui l’avait porté l’avait quitté sur la frontière d’Orient, et le roi continuait seul, ses pas rythmant le souffle du monde. Chaque pierre semblait lui parler, chaque vent chuchotait un écho des royaumes qu’il avait laissés derrière lui. Le silence n’était plus solitude, mais souvenir : celui des voix qu’il avait entendues au dernier Conseil des Sept.

Le premier à le rejoindre fut Kitsuné, le renard aux neuf queues, dont la fourrure flamboyait sous la lumière. Elle trotta jusqu’à lui sans un mot, et son regard portait à la fois l’ironie et la tendresse. Peu après, une ombre ailée s’abattit du ciel : Méduse, la gardienne des songes pétrifiés. Ses serpents étaient muets, apaisés, et ses yeux brillaient d’une mélancolie qu’on ne lui connaissait plus. « Tu ne pensais pas que nous t’oublierions », dit-elle simplement, et le roi sourit.

Plus loin, sur le flanc d’une colline, apparurent trois figures humaines : le jeune guerrier du Levant, vêtu d’un manteau d’azur ; le berger venu de l’Occident, dont le bâton portait encore la poussière des plaines africaines ; et la prêtresse des rivières, drapée de lin bleu, dont les mains ruisselaient d’eau vive. Ils s’inclinèrent sans parole, car les serments les liaient plus que les mots. Ansugaisos leur rendit le salut, et dans son regard passait la gravité des destins partagés.

D’autres manquaient encore. Les compagnons d’Afrique, restés auprès du Grand Roi du Sud, gardaient les plaines de Zanara et scrutaient les déserts pour prévenir le retour des émanations. Ceux d’Océanie cherchaient parmi les volcans les signes du feu du monde ; ceux des Amériques écoutaient les arbres anciens, dont la sève parlait de tremblements à venir. Tous œuvraient, dispersés sur la Terre, unis par la même flamme invisible. Parfois, le vent portait jusqu’à Ansugaisos des murmures lointains, des prières, ou le cri d’un oiseau autant de preuves que la Compagnie vivait encore.

Alors qu’ils campaient sur les bords d’une vallée, la rivière se mit à luire d’une clarté argentée. Une silhouette d’écume s’en détacha : messager de Sirena, la Reine des flots. Dans ses paumes, un fragment de nacre vibrait d’une lumière douce. « Elle veille sur la mer et sur ta fille », dit la voix. « Les vagues chantent encore ton nom. » Le roi reçut la nacre, l’effleura, puis la rendit au courant. L’eau chanta encore un instant avant de s’apaiser, comme si le monde lui-même retenait un souffle d’émotion.

Le lendemain, une lumière blanche apparut dans le ciel. Ce n’était pas Kadingirra-Saphira elle-même car la Reine d’Asie demeurait dans sa cité, portant en elle l’enfant du roi mais un esprit issu de son souffle. Drapé d’une clarté diaphane, il parlait d’une voix à la fois douce et lointaine : « Mon seigneur, ma reine vous regarde. Sa lumière veille sur vos pas. L’enfant bouge à chaque battement du vent, comme s’il reconnaissait déjà votre route. » Ansugaisos inclina la tête et murmura : « Dis-lui que je reviendrai avant que notre enfant voie le jour. » L’esprit s’inclina et s’effaça, laissant dans l’air une traînée de lumière persistante.

Le soir venu, ils s’arrêtèrent près d’un lac. La lune s’y reflétait, et le feu dessinait sur les visages des ombres anciennes. Aucun ne parlait plus, mais chacun savait ce que l’autre pensait : que leur voyage n’était pas une quête, mais une prière. Le Néant rôdait déjà dans les failles du monde, et eux marchaient pour que subsiste la lumière. Alors Ansugaisos dégaina Althéia, l’épée des âmes, et la planta dans la terre. La lame vibra, et une lueur monta vers le ciel, comme si la Terre répondait.

Kitsuné leva la tête, Méduse ferma les yeux, la prêtresse murmura une bénédiction. Et tous ensemble, ils entonnèrent le chant ancien, celui que seuls les compagnons du Roi connaissaient. Le chant des dispersés, des fidèles, des derniers fils de l’Âge d’or.

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