L’Arc et le Serment

Le vent du soir soufflait sur les rivages de Charamoana. La cité sur les flots s’était tue, suspendue entre la lune et les eaux. Le Lugal-Wanax Lu-Gal contemplait l’horizon où le ciel et la mer se confondaient. Depuis trois nuits, les flots grondaient sans cause, et les prêtresses des marées disaient avoir entendu dans les profondeurs le cri des anciens dormeurs. Quelque chose bougeait dans les abîmes du monde, un souffle trop vaste pour n’être que le vent.

À ses côtés se tenait Thalassindra, la Reine des Îles, drapée d’une robe d’écume. Elle observait la mer avec inquiétude, les mains jointes sur Luméara, l’arme sacrée des flots changeants. « Les courants se tordent, murmura-t-elle, les routes des poissons se ferment, et les baleines fuient les eaux tièdes. » Le Lugal hocha la tête : « Alors, je descendrai jusqu’à la mer intérieure. Si le Néant cherche à percer les eaux, je saurai où frapper. »

Derrière eux, un pas léger se fit entendre. Ce n’était ni le bruit d’une vague ni celui d’un souffle d’homme : c’était Cryoléa, la Reine du Royaume Blanc, venue sans escorte. Sa présence fit naître un froid doux dans l’air, et les étoiles se mirent à briller plus fort. Elle s’approcha lentement : « Je vous suivrai, comme mon serment m’y oblige, mon seigneur. » Le Lugal se tourna vers elle, son regard assombri par la lumière des flots.

« Absolument pas, dit-il d’une voix grave. Je ne te permets pas de me suivre. » Il marqua une pause, et dans son ton se glissa une émotion rare. « Te voir risquer ta vie, même pour un dieu, cela m’est insupportable. Même si tu tiens l’Arc céleste, ma dame, même si le froid te protège, je ne pourrais supporter que ton sang touche la terre. Tu es trop importante pour ce monde… pour moi, ma dame aux yeux gris. »

Il lui prit alors les mains, les enferma doucement dans les siennes, comme pour lui faire sentir la chaleur de la vie. « Regarde, dit-il plus bas, je ne crains rien. Les dieux veillent encore sur mes pas. » Mais elle, baissant les yeux, murmura : « Je ne veux rien d’autre que marcher à vos côtés. Ce serment n’était pas né d’un ordre, mais d’un choix. » Alors, leurs doigts se serrèrent un instant — un instant seulement, mais si long que le vent lui-même sembla retenir son souffle.

Thalassindra, qui observait la scène, s’approcha enfin. Sa voix, d’abord douce, se fit impérieuse : « Cryoléa, ton peuple t’attend. Si la mer s’effondre, la glace mourra. Ne fais pas de ton amour une faute contre ton royaume. » Cryoléa leva les yeux vers elle. Dans son regard se mêlaient la tristesse et la reconnaissance. Elle hocha lentement la tête, puis détacha de son épaule l’Arc Karaïth, forgé de lumière et de glace d’étoile. Sa surface miroitait, oscillant entre transparence et éclat.

Elle le tendit vers le roi : « Alors emporte-le. Que cet arc veille sur toi comme je le ferais. » Le Lugal secoua la tête : « C’est ton souffle que tu m’offres. Si je le prends, tu seras nue face aux ténèbres. » Thalassindra posa la main sur la sienne. « Prends-le. Le don d’une reine n’appauvrit pas, il lie. » Cryoléa sourit, un sourire presque invisible. « Oui. Ce n’est pas une arme, c’est un souvenir. Quand tu tireras une flèche, c’est mon regard qui visera pour toi. »

Le Lugal prit l’arc avec lenteur. Lorsqu’il toucha la corde, une onde glacée remonta jusqu’à son cœur. La mer se tut, le ciel pâlit, et les étoiles parurent vaciller. Autour d’eux, les prêtresses d’Océanie s’inclinèrent. Luméara s’illumina faiblement entre les mains de Thalassindra, et la mer projeta un dernier éclat sur les visages des trois souverains.

« Quand le monde vacillera, dit la Reine des Îles, que le souffle de la mer rejoigne celui du froid. Nous serons un même serment. » Cryoléa posa sa main sur Luméara, puis sur l’arc désormais entre les mains du Lugal. « Alors que les eaux se souviennent de la glace, et la glace de la mer. » Le Lugal se tourna vers elle, grave : « Quand je reviendrai, je te rendrai ton arme et ton serment. » Elle répondit doucement : « Et si tu ne reviens pas, je suivrai la trace de ta flèche jusqu’au ciel. »

Le vent se remit à souffler, et la mer s’ouvrit devant eux comme une respiration. Cryoléa recula lentement, son manteau traçant derrière elle un sillage de givre. Ses yeux croisèrent une dernière fois ceux du roi — elle savait qu’elle ne reverrait peut-être jamais cet horizon. « Souviens-toi, dit-elle, que la flèche de Karaïth ne tue pas. Elle montre la vérité. Que la tienne perce l’ombre, et non le cœur des hommes. »

Thalassindra leva Luméara et frappa la mer. Les vagues se levèrent, formant un arc d’écume autour du roi et de ses compagnons. Au loin, Kitsuné et Méduse observaient en silence, tandis que les lumières de la cité se reflétaient sur l’eau. Alors le Lugal-Wanax Lu-Gal prit la mer, suivi par ses fidèles, le regard levé vers la clarté du nord. Derrière lui, les reines restèrent sur le rivage l’une veillant sur les flots, l’autre sur la glace.

Et dans le ciel, à la frontière des mondes, une lumière traversa la nuit : la première flèche de Karaïth, bénissant le départ du roi et scellant à jamais le serment du froid et de la mer.

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