La vision du Wanax et la cité du bassin ancien

Après leur longue marche à travers les terres encore jeunes du monde, le Wanax et la Wanax de Yunara arrivèrent enfin à la plage où erraient encore des animaux venus d’un temps ancien. Ces créatures semblaient appartenir à des âges disparus, comme si la mémoire la plus profonde de la Terre s’était attardée sur ce rivage. Certaines avaient la taille de maisons, d’autres ressemblaient à d’immenses reptiles au pas lent, et leurs silhouettes se découpaient dans la lumière de la mer. Le Wanax demeura un moment immobile devant l’étendue d’eau, contemplant la surface immense de l’océan dont les vagues respiraient avec lenteur sous le vent. Le silence du lieu avait quelque chose de sacré, comme si cette mer portait en elle une mémoire plus ancienne que les peuples eux-mêmes.

Après un moment de contemplation, il tendit la main vers l’océan et appela la Deilum de l’océan Aegithys. Pourtant, selon une manière qui lui était propre, il ne l’invoqua pas directement. Le Wanax avait toujours eu l’habitude de s’adresser d’abord aux esprits du lieu avant de s’adresser à ceux qui en gouvernaient les domaines. Ainsi, avant d’appeler la dame de l’océan, il appela un Margeist, un esprit de la mer qui veillait sur ces eaux.

Les vagues se troublèrent légèrement, et la surface de l’eau sembla respirer différemment. Une forme se dessina alors près du rivage, comme si la mer elle-même donnait naissance à une présence. L’esprit apparut lentement, prenant la forme d’une figure lumineuse dont le corps semblait fait d’écume et de reflets.

— Tu m’as appelé, Wanax. Que veux-tu ? demanda la Margeist.

Le Wanax la regarda avec respect et répondit simplement :

— Que veux-tu comme nourriture ?

La Margeist inclina légèrement la tête, comme si la question la surprenait par sa simplicité.

— Je voudrais des concombres ou des offrandes venant de toi, Wanax, répondit-elle.

Le roi lui donna alors de la nourriture, et l’esprit commença à manger tranquillement près du rivage pendant que la Wanax de Yunara patientait à côté de lui. Elle observait la scène avec calme, les bras croisés sur sa Mahira, comme si ce rituel lui était familier.

Pendant quelques minutes, la Margeist se nourrit avec satisfaction. Mais peu à peu d’autres Geis, d’autres esprits venus d’autres lieux, arrivèrent à leur tour. Certains sortaient directement de l’eau, d’autres semblaient venir des brumes qui couvraient les marécages lointains. Ils se rassemblèrent autour de la nourriture et commencèrent à partager l’offrande, bien qu’aucun d’eux n’en eût réellement besoin. Pour eux, il s’agissait davantage d’un geste de joie et de communion avec le Wanax.

Les esprits riaient, se poursuivaient, disparaissaient un instant dans l’eau avant de réapparaître plus loin. Leur agitation ressemblait à celle d’enfants jouant sur un rivage éternel. Les animaux anciens qui se trouvaient près de la plage observaient la scène sans crainte, comme s’ils reconnaissaient la présence des esprits.

Quand enfin ils eurent terminé de manger, la Margeist se tourna de nouveau vers le Wanax.

— Que veux-tu donc, Wanax ?

Le roi leva alors la main vers la grande étendue d’eau qui s’étendait devant eux.

— Je voudrais voir la Deilum qui s’occupe de ce domaine.

À cet instant un grondement parcourut l’océan. Les vagues se mirent à trembler, et une puissance invisible sembla remonter depuis les profondeurs de la mer. Une grande masse d’eau s’éleva lentement, et la surface de l’océan se transforma peu à peu. L’eau prit la forme d’un corps de femme, immense et majestueux, comme si la mer elle-même devenait une personne.

La Deilum d’Aegithys se dressait désormais devant eux, faite d’eau vivante et de lumière mouvante. Ses yeux brillaient comme deux profondeurs marines, et sa voix semblait porter la résonance des vagues.

— Tu devrais le savoir, noble Wanax. Tu pourrais directement m’appeler, toi qui es le grand représentant du peuple au verbe d’or.

Le Wanax inclina légèrement la tête avant de répondre.

— Oui, je le sais bien, mais j’ai la fâcheuse tendance à trop respecter mes ansu isa, et à ne pas me prendre pour l’enpati.

La Deilum sourit doucement en entendant ces mots. À côté de lui, la Wanax de Yunara lui donna un léger coup de coude, comme pour lui rappeler de ne pas trop s’embarrasser de modestie. Elle gardait pourtant sa Mahira avec dignité, observant la scène avec l’attention calme de quelqu’un qui avait autrefois appartenu au monde des Deilum.

Le Wanax reprit alors la parole.

— Deilum, je voudrais savoir quelque chose. Je me suis retrouvé ici dans un rêve. Est-ce pour une raison ? Dois-je accomplir quelque chose ?

La dame des eaux observa un instant la mer autour d’eux, comme si elle contemplait un dessin invisible.

— Bien sûr qu’il y a une raison. Vous nommez cela le wel anki. L’anki possède un dessin, et si tu te trouves ici dans tes songes c’est que cela vient d’une volonté.

Le Wanax s’inclina devant elle, reconnaissant la sagesse de cette réponse. La Deilum s’approcha alors de lui et prit doucement son bras tout en regardant la Wanax de Yunara avec un sourire presque amusé.

— Je prends ton lu, Wanax des Dum Sawel.

La réaction fut immédiate. On pouvait voir que la Wanax de Yunara, qui avait autrefois été une Deilum, supportait ce geste sans protester, mais qu’elle ne l’appréciait pas réellement. Le Wanax, quant à lui, semblait surtout surpris par cette familiarité.

Après cet échange, la Deilum les invita à marcher avec elle le long du rivage. Les esprits disparurent peu à peu dans l’eau ou dans les brumes lointaines, et le groupe reprit sa marche accompagné par les animaux anciens qui continuaient à errer paisiblement autour d’eux.

Ils avancèrent ainsi pendant un moment jusqu’à atteindre un endroit particulier. Devant eux s’étendait une région immense.

La terre prenait la forme d’un vaste bassin humide traversé par un grand fleuve aux nombreux bras. Les eaux lentes se dispersaient en un archipel d’îles habitées par différentes cultures. Autour du fleuve s’étendaient des marécages brumeux et mouvants où la terre et l’eau se confondaient sous une brume permanente.

Plus loin commençaient d’immenses forêts carbonifères, sombres et primitives, dominées par des fougères géantes et des arbres antiques qui semblaient appartenir à une autre ère du monde. Dans ces forêts vivaient encore des créatures anciennes, et les troncs immenses portaient les marques d’un temps où la Terre respirait différemment.

Par endroits, le bassin s’ouvrait sur des lagunes turquoise proches d’une mer ancienne. Elles étaient peu profondes et bordées de falaises calcaires blanches qui brillaient sous la lumière. Au milieu des eaux claires apparaissaient des îlots lumineux couverts de ruines très anciennes ou destinés à accueillir de futurs sanctuaires.

L’ensemble formait un paysage étrange où les eaux calmes, les marécages, les forêts préhistoriques et les terres fragmentées semblaient appartenir à des âges différents de la Terre. Ici, plusieurs époques du monde semblaient coexister dans un même territoire.

La Deilum contempla longuement ce lieu avant de parler.

— C’est ici que sera construite la cité. Elle sera blanche, avec des temples d’or et d’argent et des toits de marbre.

Le Wanax sourit en voyant la joie qui animait la dame des eaux, car elle parlait de cette cité comme si elle la voyait déjà exister dans l’avenir.

Mais ce moment de contemplation ne dura pas longtemps. La Wanax de Yunara le tira doucement de ses rêveries.

— Il faut que nous voyions les autres Wanax. Tes gens vont construire ta cité.

Ils reprirent alors leur marche ensemble, quittant peu à peu le rivage et la mer ancienne. Derrière eux, les vagues continuaient leur mouvement lent, comme si l’océan lui-même gardait la mémoire de ce moment où le destin d’une cité venait d’être prononcé dans les dessins invisibles du wel anki.

Comprendre le monde à sa racine entre éclats d’histoire, failles stratégiques, mémoires tues et formes vivantes de culture.

Une traversée des siècles pour retrouver ce qui, dans le tumulte, nous tient encore debout.

Voir au-delà des discours là où se forment les véritables structures du pouvoir.

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