La marche vers Bergbeltian

La deilun Savel gardait ses deux mains autour de celle du Wanax Tengaros comme pour lui transmettre silencieusement une assurance tranquille. Elle ne semblait pas percevoir que ce geste pourtant simple provoquait un certain trouble autour d’elle. La Wanax Lugal Kadingirra-Saphira fit alors entendre un léger bruit afin de rappeler sa présence, puis elle s’avança avec la dignité calme d’une souveraine. Elle observa la scène quelques instants avant de parler, mesurant avec soin ses mots car la présence des deiluns imposait toujours une certaine retenue, même à ceux qui régnaient.

— Noble deilun, permettez-moi d’intervenir, mais vous êtes en train de mettre mon mari dans une situation quelque peu embarrassante.

La deilun tourna la tête vers elle avec un air sincèrement surpris, comme si elle n’avait pas imaginé un instant que ce geste puisse troubler quelqu’un. Elle regarda ensuite Tengaros qui la regardait à son tour sans vraiment savoir quelle attitude adopter. Il avait l’impression que retirer sa main serait un affront, mais la garder donnait à la scène une proximité inhabituelle devant tous ceux qui les observaient.

— Est-ce que cela vous pose problème ? demanda-t-elle avec une véritable curiosité.

— Non, il n’y a pas de problème, répondit Tengaros, bien que son regard trahisse une légère incertitude. Il craignait malgré tout que sa réponse puisse blesser la deilun.

Savel esquissa alors un sourire paisible et répondit simplement que, comme on pouvait le voir, elle ne le dérangeait pas. Ses cheveux diffusaient une lumière chaude et douce presque dorée et sa peau semblait refléter cette clarté tranquille. Elle portait une toge féminine simple dont la coupe restait sobre, mais cette simplicité renforçait encore l’impression étrange que sa présence produisait, comme si elle appartenait à une lumière plus ancienne que celle du monde.

La Wanax secoua légèrement la tête, puis répondit avec calme que, même si cela ne dérangeait pas son mari, la situation restait déconcertante pour ceux qui regardaient. Elle ajouta avec une dignité tranquille qu’elle préférerait que la deilun évite de troubler le Wanax de cette manière. À ce moment-là la deilun Selena intervint d’un ton posé, celui de quelqu’un qui souhaite ramener une conversation vers l’essentiel.

Elle expliqua qu’ils devraient conduire rapidement l’époux de la Wanax auprès des autres Wanax, car il fallait procéder à son intronisation sans tarder. Une fois ce moment accompli, il pourrait aller chercher sa Swapnamsar.

Tengaros fronça légèrement les sourcils.

— Comment cela ? demanda-t-il. Elle n’est pas sur le terrain où se trouvent les autres Wanax ?

Selene se pencha alors légèrement vers lui avec un sourire discret, presque amusé par la question.

— Vous pensez vraiment que c’est là que se trouvent les Swapnamsar ?

La question resta suspendue dans l’air quelques instants, comme si elle contenait un sens plus profond que ce que les mots semblaient dire.

C’est alors que Shembi apparut.

Sa présence se manifesta comme un frémissement dans l’air, puis sa silhouette se forma peu à peu devant eux.

cessez cette attitude autour du Wanax, demanda elle d’un ton calme. Tous les regards se tournèrent vers elle, car sa présence révélait une puissance bien plus grande que ce que les personnes présentes avaient imaginé.

Kadingirra-Saphira sentit immédiatement cette force et comprit que Shembi n’était pas seulement une apparition ordinaire. Dans cette manifestation elle eut comme une vision brève du territoire où la ville de son mari finirait par s’établir. Les terres apparaissaient dans son esprit comme un ensemble vaste et fertile, traversé par des routes et des monuments encore invisibles dans le présent. Elle comprit alors que ce lieu possédait une importance bien plus grande que ce qu’elle avait imaginé jusqu’à cet instant.

Sovel s’avança ensuite vers Tengaros et déclara qu’il y avait quelque chose que les deiluns voulaient lui remettre. Elle lui tendit un œuf et Tengaros le regarda avec étonnement avant de demander ce que c’était.

— Qu’est donc cet œuf, noble deilun ?

Sovel répondit que cet œuf provenait d’un être mythologique, un griffon, qui avait demandé qu’on le lui remette. La mère avait affirmé que le petit deviendrait un destrier fidèle pour lui.

Tengaros prit l’œuf avec précaution et le serra doucement contre lui pendant que les personnes présentes observaient la scène avec une certaine affection. L’œuf éclot presque aussitôt, comme s’il avait attendu précisément ce moment pour s’ouvrir. Une petite créature en sortit et poussa un cri joyeux lorsqu’elle vit le Wanax.

— Aiwisbhel, dit Tengaros.

La petite créature jappa de plaisir et vint se frotter contre le cou du Wanax. Son plumage naissant brillait légèrement et ses yeux exprimaient une confiance immédiate, comme si elle reconnaissait déjà son maître. Pendant quelques instants tout le monde resta silencieux devant cette scène simple et émouvante.

La deilun Selene reprit finalement la parole et expliqua que ce moment était beau, mais qu’ils devraient malgré tout se rendre rapidement à Bergbeltian.

Le Wanax acquiesça. Après un court silence il leva la main et prononça un mot.

— Pont de lumière.

Le monde sembla alors se transformer. L’air lui-même devint solide, comme si des marches invisibles apparaissaient pour guider les pas de ceux qui les empruntaient. Les escaliers semblaient se former d’eux-mêmes afin d’aider chacun à avancer, et une lueur douce accompagnait leur progression.

C’était un pouvoir du peuple au Verbe d’or, l’humanité d’or capable de transformer la terre par sa parole. Les mots prononcés par ceux de cette lignée ne restaient pas de simples sons : ils devenaient une forme d’action sur le monde.

Ils marchèrent ainsi pendant un certain temps sur ce chemin suspendu, avançant dans un espace où la lumière semblait répondre à la volonté du Wanax. Autour d’eux l’horizon s’ouvrait lentement et les terres qui entouraient Bergbeltian apparaissaient progressivement.

Lorsque la cité se révéla enfin devant eux, elle apparut dans toute sa splendeur.

Ses murs étaient faits de marbre lumineux et décorés de statues aux couleurs multiples. Des dômes étincelaient sous la lumière du ciel et les toits semblaient faits d’or et d’argent. Les statues représentaient les cultures de toute la terre : certaines portaient les formes des peuples anciens, d’autres rappelaient les civilisations lointaines, et d’autres encore semblaient évoquer des nations qui n’existaient pas encore.

Ainsi Bergbeltian n’était pas seulement une ville : elle ressemblait déjà à une mémoire du monde, un lieu où les cultures, les peuples et les histoires de la terre semblaient avoir trouvé une forme commune dans la pierre, les statues et la lumière des dômes.

Comprendre le monde à sa racine entre éclats d’histoire, failles stratégiques, mémoires tues et formes vivantes de culture.

Une traversée des siècles pour retrouver ce qui, dans le tumulte, nous tient encore debout.

Voir au-delà des discours là où se forment les véritables structures du pouvoir.

Revenir aux lignes de fracture pour comprendre ce que le passé laisse en héritage.

Entrer dans un monde en construction un espace où les récits se tissent.

Suivre les lignes de force de l’imaginaire entre arts, formes, symboles et récits.

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