La ballade des deux Wanax

Ils marchaient d’un pas lent et profond, leurs mains jointes comme si ce simple geste suffisait à maintenir l’équilibre du monde. Le chemin ne devait durer qu’une dizaine de minutes, mais pour eux le temps s’étirait comme une étoffe infinie, si bien que chaque pas semblait contenir une durée entière et chaque respiration portait le poids d’une éternité. La Wanax de Yunara regardait longuement le Wanax du regnum d’Ereb, et son regard s’attardait sur lui avec une attention presque étonnée, comme si elle contemplait une présence que le monde lui-même avait attendu des siècles pour révéler.

Sa tunique avait été tissée par les chenilles célestes avec des fils d’or et d’argent, et la lumière s’y brisait en reflets mouvants qui donnaient l’impression que le vêtement respirait avec la clarté du jour. Ses cheveux étaient noirs comme l’obscurité la plus profonde, mais dans cette nuit apparaissaient de fines étincelles semblables à celles qui avaient scintillé au commencement du monde lorsque les premières étoiles avaient percé le vide.

Le Wanax lui lançait parfois des regards rapides, presque discrets, mais chacun de ces regards faisait monter sur les joues de la reine une rougeur qu’elle ne parvenait pas à cacher. Elle apparaissait sous un voile d’argent qui couvrait doucement son visage, laissant deviner une figure orientale d’une beauté grave. Ses cheveux mêlaient plusieurs couleurs qui se répondaient comme des flammes lentes, et lorsque le Wanax plongeait ses yeux dans les siens il lui semblait voir s’y refléter le passé, le présent et le futur mêlés ensemble, toute l’histoire de Neankitengri, leur monde.

Autour d’eux la vie retenait son souffle, comme si la nature entière comprenait que cet instant appartenait à un ordre plus vaste que ses propres cycles. Les plantes, à leur passage, fleurissaient hors saison et dressaient leurs corolles comme pour saluer un couple de Wanax à peine révélé. Les oiseaux s’élevaient dans les branches voisines mais ne fuyaient pas, et leurs ailes traçaient dans l’air des arabesques légères qui ressemblaient à des hymnes silencieux.

Les insectes tournaient dans la lumière comme des perles d’or suspendues, dessinant dans l’air une danse lente et presque rituelle. Même la terre vibrait sous leurs pas avec une joie discrète, comme si elle reconnaissait ceux qui porteraient bientôt le destin des Dumu-Savel. Les fées venues des brumes anciennes observaient la scène avec une attention émue, et certaines laissaient échapper de petites lueurs claires qui venaient se poser sur les épaules du roi et de la reine comme des voiles de protection.

Pendant plusieurs minutes ils continuèrent à marcher dans ce silence vibrant. Ce silence n’était pourtant pas vide, car il était rempli par la présence du monde qui les entourait et par la conscience confuse que quelque chose de nouveau commençait. Finalement le roi tourna légèrement la tête vers elle, et dans sa voix calme résonnait le désir de donner une forme à cet instant.

— Dis-moi… comment est ton corps maintenant que tu marches parmi les hommes ? Et comment vas-tu depuis ce combat si dur ?

La Wanax resta silencieuse un court moment, comme si la question réveillait en elle des souvenirs encore lourds, puis elle commença à parler d’une voix douce qui gagna peu à peu en assurance. Elle raconta la lutte contre le néant, la morsure glacée de cette force qui cherchait à dissoudre toute chose, et les cris silencieux qui ne trouvaient pas d’air pour exister dans les profondeurs où elle avait combattu.

Elle parla des fragments d’elle-même qui avaient été arrachés et dispersés dans l’obscurité, des morceaux de son être qu’elle avait dû retrouver un à un pour se reconstruire. Elle évoqua la fatigue immense qui avait suivi cette bataille où la vie elle-même semblait vaciller, mais aussi la détermination qui l’avait poussée à continuer, car ce n’était pas seulement sa propre existence qu’elle défendait, mais celle de Neankitengri, le monde confié aux Dumu-Savel.

À mesure qu’elle parlait, quelque chose changeait en elle. Ses gestes devenaient plus amples, son regard retrouvait une lumière plus vive, et l’on aurait pu croire que chaque mot libéré de sa mémoire guérissait une part de ce qu’elle avait perdu. Peu à peu son récit quitta la douleur pour rejoindre la joie, et elle se mit à évoquer Gendéǵhom Kitengri, la création du monde.

Elle parla des premières étoiles qu’elle avait vues naître dans les profondeurs du ciel, des planètes qui avaient pris leur place dans l’immensité, et des voyages qu’elle avait accomplis jusqu’aux confins du Neankitengri. Elle évoquait ces souvenirs avec une joie presque enfantine, comme si le simple fait de les raconter faisait revivre en elle l’émerveillement des premiers temps.

Mais soudain elle se tut, car elle remarqua enfin que depuis le début de son récit le roi ne l’avait jamais interrompue. Il l’écoutait avec un léger sourire, un sourire calme et attentif qui semblait dire qu’aucune parole qu’elle prononçait ne pouvait être inutile.

Ce qui l’ébranla alors ne fut ni le souvenir de la douleur ni l’effort qu’il lui avait fallu pour se reconstruire. C’était le regard du roi, car il ne la quittait pas des yeux et la regardait comme on regarde quelque chose que l’on n’ose toucher mais que l’on voudrait protéger pour toujours.

La Wanax sentit son souffle devenir plus court et ses gestes se firent plus rapides, comme si elle cherchait à cacher l’émotion qui montait en elle. Et sans même s’en rendre compte elle tomba un peu plus amoureuse de lui, non seulement de l’homme qu’il était, mais de ce qu’il portait en lui : la volonté de ne jamais plier, et la force silencieuse de la regarder telle qu’elle était réellement.

Car elle comprenait désormais que devant elle se tenait celui qui portait la Mahira des Dumu-Savel, la majesté des anciens hommes qui avaient vécu durant l’âge d’or.

Comprendre le monde à sa racine entre éclats d’histoire, failles stratégiques, mémoires tues et formes vivantes de culture.

Une traversée des siècles pour retrouver ce qui, dans le tumulte, nous tient encore debout.

Voir au-delà des discours là où se forment les véritables structures du pouvoir.

Revenir aux lignes de fracture pour comprendre ce que le passé laisse en héritage.

Entrer dans un monde en construction un espace où les récits se tissent.

Suivre les lignes de force de l’imaginaire entre arts, formes, symboles et récits.

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