
Souvent associées à la colonisation du XIXe siècle, les troupes de marine trouvent leurs racines sous le ministère de Richelieu. Pour le Cardinal, la mer n’est pas un objectif stratégique, mais un vecteur de projection vers la terre. Les premières unités embarquées sont conçues pour être débarquées, fortifier des points d’appui et servir une logique impériale.
Richelieu et la militarisation stratégique de la mer
Au début du XVIIe siècle, la France accuse un net retard naval face à l’Angleterre, aux Provinces-Unies et à l’Espagne. Richelieu, nommé Grand Maître de la Navigation en 1626, entend rattraper ce retard en structurant une marine royale permanente, placée sous l’autorité directe du roi. Cette fonction, créée pour lui, concentre les prérogatives militaires, juridiques et administratives liées à la mer : elle marque une rupture avec la tradition féodale et annonce la centralisation monarchique des forces navales.
Richelieu ne se contente pas de construire des vaisseaux. Il conçoit une marine fonctionnelle, capable de transporter des troupes et d’intervenir sur les côtes. C’est dans cette optique qu’il institue, dès 1622, les compagnies ordinaires de la mer, unités soldées par l’État, rattachées à la Marine mais distinctes de l’armée de terre. Elles ne relèvent ni des gouverneurs ni des intendants militaires : elles sont affectées aux objectifs maritimes du pouvoir royal.
Leur fonction n’est pas purement symbolique. Richelieu les dote d’un encadrement stable, d’un financement propre et d’un rôle tactique précis. Ces compagnies incarnent la volonté de doter la France non seulement d’une flotte, mais d’un système militaire embarqué, cohérent, durable, et tourné vers l’action extérieure.
Des troupes embarquées pour agir à terre
Contrairement à une idée reçue, ces compagnies ne sont pas composées de marins. Ce sont des fantassins affectés à bord, conçus non pour naviguer, mais pour combattre depuis la mer. Leur mission est de protéger les arsenaux, garnir les ports, accompagner les flottes et surtout débarquer en terrain ennemi. Ils incarnent la naissance d’une logique amphibie, bien avant que le terme n’existe.
Ces troupes opèrent dans les principaux ports militaires — Brest, Rochefort, Toulon — mais leur emploi réel est expéditionnaire. Lors des campagnes contre La Rochelle (1627–1628), par exemple, certaines unités sont intégrées aux opérations côtières. D’autres accompagnent les navires dans les Antilles naissantes ou en Nouvelle-France, où elles participent à la sécurisation des comptoirs.
Pour Richelieu, la mer est un espace de transit stratégique, non un territoire à défendre en soi. Elle est un corridor logistique vers d’autres terres, un espace de manœuvre pour atteindre des objectifs politiques, militaires ou économiques à terre. Les troupes qu’il conçoit sont pensées non pour tenir la mer, mais pour s’implanter au bout du trajet.
Ces soldats embarqués n’ont pas vocation à patrouiller ou à prendre part à la navigation. Ils sont embarqués pour franchir la mer et agir une fois débarqués. Leur fonction est aussi bien opérationnelle (prise de places) que structurelle (présence permanente sur des territoires éloignés).
Une logique d’expansion outre-mer
La création des compagnies ordinaires de la mer s’inscrit dans un projet plus vaste : celui d’une projection de puissance française au-delà des mers. Richelieu fonde en 1626 la Compagnie des Cent-Associés, chargée d’installer des colons en Nouvelle-France. Il envisage une expansion économique, religieuse et politique dans l’espace atlantique, en concurrence directe avec les puissances ibériques et protestantes.
Dans cette perspective, la flotte devient un instrument impérial, et les troupes embarquées en sont le prolongement naturel. Elles ne sont pas là pour garder les navires : elles sont conçues pour être débarquées, tenir des positions, soutenir les gouverneurs, protéger les colons et assurer la continuité du contrôle royal.
Elles remplissent une mission militaire, mais aussi logistique et diplomatique : elles sécurisent les points d’accostage, accompagnent les négociations locales, assurent la défense symbolique du pavillon français. Le lien est établi entre marine de guerre et administration coloniale naissante.
Richelieu pense donc la mer comme un espace d’accès, un axe de projection, non comme un champ de bataille autonome. L’objectif n’est pas de dominer les mers, mais de les traverser efficacement pour s’imposer sur la terre étrangère. Cette doctrine, implicite mais claire, sera reprise et développée après lui.
Un héritage militaire structurant
Après la mort de Richelieu, les compagnies ordinaires de la mer sont dissoutes, mais leur logique de fonctionnement survit. Sous Louis XIV, Colbert et Seignelay reprennent le projet de doter la marine d’unités de combat spécifiques, capables de protéger les arsenaux, mais aussi d’accompagner les opérations extérieures. Des régiments de la marine sont créés à la fin du XVIIe siècle, souvent composés d’hommes recrutés dans les régions littorales.
Au XVIIIe siècle, ces régiments sont rejoints ou remplacés par des régiments coloniaux, puis, au XIXe siècle, par les troupes de marine proprement dites. Leurs missions varient selon les époques : garnison, conquête, pacification, logistique. Mais la doctrine initiale reste reconnaissable : ce sont des forces affectées à la projection, au-delà du territoire métropolitain.
Cette spécificité française avoir des troupes ni purement terrestres ni purement navales repose sur une idée simple, posée dès Richelieu : la mer est le prolongement stratégique de la terre, et les soldats embarqués ne servent qu’à atteindre un autre rivage. C’est cette vision qui distingue les troupes de marine françaises de nombreuses armées étrangères, souvent plus cloisonnées entre armées et flottes.
Bibliographie commentée
1. Michel Vergé-Franceschi, La marine française au XVIIe siècle (Tallandier, 1991)
Étude de référence sur la construction navale, les institutions maritimes et le rôle de Richelieu dans l’organisation d’une flotte militaire centralisée.
2. Jean Meyer et Martine Acerra, Histoire de la marine française (Tallandier, 1994)
Ouvrage synthétique qui retrace l’évolution de la marine royale, des compagnies ordinaires de la mer jusqu’aux troupes de marine contemporaines.
Histoire des troupes de marine, de 1622 à nos jours (dirigé par Benoît Bodart, éd. Perrin, 2025
synthèse moderne et complète de l’évolution des troupes de marine, depuis leur origine au XVIIᵉ siècle jusqu’à aujourd’hui.
4. Le Grand Livre de la Marine : Histoire de la marine française des origines à nos jours
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Il retrace l’histoire de la marine française — y compris la période de la création de la marine royale sous Armand‑Jean du Plessis, cardinal de Richelieu.
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