Quand Nicolas Sarkozy a déclaré en 2007 que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire », beaucoup y ont vu une provocation méprisante. Mais derrière cette phrase se cache un problème plus ancien : qu’est-ce que signifie “entrer dans l’histoire” ? Dans certaines civilisations, c’est écrire, archiver, graver. Dans d’autres, c’est transmettre oralement, incarner la mémoire dans des récits vivants. L’Afrique n’a pas moins d’histoire que d’autres continents : elle a une autre manière de l’exprimer. dossier histoire
L’Afrique, berceau de l’humanité
On oublie souvent que l’histoire de l’humanité commence en Afrique. C’est là qu’Homo sapiens est apparu il y a environ 200 000 ans. C’est là que les premiers outils de pierre ont été taillés, que le feu a été maîtrisé, que les premières sociétés structurées ont vu le jour. Autrement dit, l’Afrique n’est pas “entrée” dans l’histoire : elle est l’histoire dès l’origine.
Cette dimension fondatrice balaie déjà l’idée que l’Afrique aurait été “hors du temps”. Si l’on parle d’histoire humaine au sens large, c’est en Afrique que tout commence.
Des royaumes puissants et raffinés
Bien avant l’arrivée des Européens sur ses côtes, l’Afrique a connu de grandes puissances politiques et militaires.
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Le royaume de Koush, en Nubie, fut un rival de l’Égypte antique et donna même naissance à des pharaons noirs.
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Le royaume d’Aksoum, en Éthiopie, était au carrefour des échanges entre Méditerranée, Arabie et Inde. Il frappait monnaie et contrôlait des routes maritimes stratégiques.
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En Afrique de l’Ouest, les empires du Ghana, du Mali et du Songhaï se sont enrichis grâce au commerce de l’or et du sel. Le pèlerinage de Mansa Moussa au XIVe siècle fit sensation : il distribua tant d’or que les prix en Égypte s’effondrèrent.
Ces États avaient des administrations, des fiscalités, des armées. Ils étaient intégrés aux grands circuits économiques mondiaux. Les présenter comme “hors de l’histoire” est donc absurde.
Écrit et oral : deux manières de faire histoire
Pourquoi alors cette impression d’absence ? Parce qu’en Europe, en Chine ou dans le monde musulman, l’histoire a longtemps été pensée comme une civilisation de l’écrit.
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La Chine impériale se fonde sur des annales et des chroniques qui remontent à des millénaires.
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Le monde arabo-musulman se réfère au Coran et à d’innombrables chroniques rédigées par des érudits.
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L’Europe a bâti sa mémoire sur les archives, les manuscrits monastiques et les chroniques royales.
Dans ce modèle, pas d’écrit = pas d’histoire. Mais cette logique ne tient pas : l’Afrique a développé une civilisation de l’oralité. Les griots, en Afrique de l’Ouest, transmettaient fidèlement les récits des dynasties et des batailles. Les mythes fondateurs, les poèmes épiques et les généalogies étaient des archives vivantes.
L’erreur est donc de confondre histoire et écriture. L’histoire, c’est la mémoire d’un peuple. Qu’elle soit gravée dans la pierre ou chantée par un griot, elle reste histoire.
Des centres intellectuels rayonnants
Contrairement à l’image d’un continent coupé du monde, l’Afrique a produit des foyers intellectuels de premier plan. Tombouctou en est l’exemple emblématique : au XVe siècle, la ville possédait des bibliothèques et des universités attirant des savants venus de tout le monde musulman. On y étudiait la théologie, mais aussi l’astronomie, la médecine, les mathématiques.
Ces lieux de savoir montrent que l’Afrique a aussi participé à la culture écrite mondiale, même si l’oralité restait dominante ailleurs sur le continent. Il n’y a donc pas d’absence, mais une pluralité de formes de transmission.
L’Afrique dans les échanges mondiaux
Loin d’être isolée, l’Afrique a toujours été intégrée aux circuits du commerce mondial :
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Les routes transsahariennes reliaient l’Afrique de l’Ouest à la Méditerranée et permettaient l’exportation d’or, de sel et d’esclaves.
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La côte orientale, avec Zanzibar et Kilwa, commerçait avec l’Arabie, l’Inde et jusqu’à la Chine.
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Le royaume du Monomotapa, dans l’actuel Zimbabwe, contrôlait l’or et impressionnait par ses constructions monumentales.
Ces échanges ont fait de l’Afrique une zone clé dans les équilibres économiques du monde médiéval. On est loin du continent “hors de l’histoire”.
Pourquoi le mythe persiste ?
Le mythe selon lequel l’Afrique serait restée « hors de l’histoire » continue d’imprégner les discours publics et scolaires, malgré des décennies de recherches qui démontrent le contraire. Ce mythe persiste parce que les civilisations africaines demeurent mal connues : leurs sources écrites sont rares, et une grande partie de leur savoir a été perdu à travers les siècles. Les bouleversements politiques, les migrations, les guerres tribales, mais aussi la traite esclavagiste et plus tard la colonisation, ont effacé ou fragmenté une partie de la mémoire historique africaine.
À cela s’ajoute un autre problème : les limites de la transmission orale. Quand des sociétés reposent sur la mémoire vivante, la disparition d’une génération peut emporter avec elle des pans entiers du savoir. Des royaumes puissants comme le Ghana médiéval, le Mali de Mansa Moussa ou le Kanem-Bornou ne sont connus que par fragments, à travers les récits de voyageurs arabes ou européens. Cela donne l’illusion d’un vide, alors qu’il s’agit en réalité d’une histoire amputée de ses propres archives.
Le résultat est une vision biaisée : faute de traces abondantes, certains continuent de présenter l’Afrique comme « immobile », alors que ses sociétés ont évolué, innové et produit des structures politiques complexes. Ce mythe ne reflète pas la réalité, mais la pauvreté documentaire héritée d’une longue série de ruptures historiques.
Une histoire qui continue
Aujourd’hui, l’Afrique est le continent le plus jeune du monde. Ses grandes métropoles – Lagos, Abidjan, Nairobi, Johannesburg – sont des centres économiques et culturels. Sa musique, son cinéma, sa littérature influencent la planète. Son poids démographique et culturel fait déjà partie des grands équilibres du XXIe siècle.
Dire que l’Afrique n’est pas entrée dans l’histoire est donc non seulement faux pour le passé, mais ridicule pour le présent.
Conclusion : l’histoire au pluriel
L’Afrique a toujours été dans l’histoire. Elle a donné naissance à l’humanité, elle a bâti de grands royaumes, elle a rayonné par ses échanges, elle a transmis sa mémoire par l’oralité.
Le malentendu vient de la confusion entre histoire écrite et histoire orale. Mais l’histoire n’est pas une question de support : elle est une question de mémoire, de continuité, de transmission.
Réduire l’Afrique à une absence, c’est passer à côté de la richesse d’un continent fondateur, qui a forgé le passé et qui construit déjà l’avenir.