
Justinien est souvent présenté comme un empereur de transition, déjà tourné vers ce que l’historiographie moderne appelle l’Empire byzantin. Son règne serait celui d’une grécisation décisive : du droit, de l’administration, de la culture impériale elle-même. Pourtant, cette lecture repose sur une confusion récurrente entre évolution linguistique, réalité démographique et rupture politique. Or Justinien ne gouverne pas un Empire en voie de disparition, mais un Empire encore profondément romain par sa composition humaine, son droit, ses institutions et son projet politique. La question n’est donc pas de savoir quand l’Empire devient grec, mais jusqu’à quand il demeure romain dans son ambition et dans sa structure.
Un Empire encore réellement latin et romain
Au VIᵉ siècle, l’Empire romain d’Orient n’est pas un bloc homogène hellénophone. Il est au contraire fondamentalement pluriel, et cette pluralité repose sur des réalités humaines très concrètes. Les Balkans constituent alors un espace largement latinophone, non par survivance administrative, mais parce que les populations elles-mêmes parlent le latin sous diverses formes proto-romanes. La langue de l’armée, de la fiscalité, des cadres locaux y est naturellement le latin, qui n’est pas une langue morte ou symbolique, mais une langue vécue.
Ce fait est central : le maintien du latin ne relève pas d’un conservatisme idéologique, mais d’une adéquation entre l’outil administratif et la société gouvernée. La romanité de l’Empire n’est donc pas un vernis institutionnel ; elle repose sur des communautés latines encore nombreuses, structurantes, et pleinement intégrées à l’appareil impérial. Justinien gouverne un Empire où la romanité n’est pas seulement revendiquée, mais incarnée.
Rome, en tant que centre politique, n’est plus le cœur géographique de l’Empire, mais elle demeure une référence normative. Le droit, la hiérarchie impériale, la légitimité du pouvoir continuent de s’inscrire dans une continuité romaine assumée. L’Empire ne se pense pas comme oriental : il se pense comme romain gouvernant depuis l’Orient.
Le grec comme langue majoritaire ailleurs, pas comme rupture
La montée en puissance du grec dans l’Empire ne saurait être niée. Elle est ancienne, profonde, et parfaitement visible en Grèce et en Anatolie, où le grec est depuis longtemps la langue dominante des populations. Dans ces régions, l’usage du grec n’est pas une nouveauté justinienne, mais une constante héritée de l’époque hellénistique.
Ce qui change progressivement, ce n’est pas la nature de l’Empire, mais la répartition de ses populations. Là où les hommes parlent grec, l’administration s’exprime en grec. Là où ils parlent latin, le latin demeure. Cette logique pragmatique ne correspond à aucun projet de transformation identitaire. Elle relève d’une simple nécessité de gouvernement.
Parler de grécisation idéologique revient à projeter une lecture anachronique. La langue n’est pas ici un marqueur de rupture civilisationnelle, mais un outil fonctionnel. L’Empire reste romain dans ses principes, même lorsqu’il s’exprime en grec. Il n’y a pas substitution d’un modèle à un autre, mais adaptation continue d’un même modèle impérial à des réalités linguistiques variées.
Justinien et le projet impérial romain
Ce qui distingue Justinien de ses successeurs tient moins à la langue qu’au projet politique. Justinien croit encore à l’unité impériale romaine comme horizon possible. Ses guerres ne sont pas conçues comme des conquêtes, mais comme des restaurations. L’Afrique vandale, l’Italie ostrogothique, une partie de l’Espagne wisigothique ne sont pas des terres étrangères à soumettre, mais des provinces à récupérer.
Cette vision suppose une conception universelle de l’Empire : Rome n’est pas un État régional, mais un ordre politique légitime à l’échelle du monde méditerranéen. Justinien n’accepte pas l’idée d’un Empire réduit à l’Orient grec. Il gouverne encore comme si la totalité romaine pouvait être rétablie, malgré les difficultés matérielles et humaines.
Cette volonté de restauration explique l’ampleur des efforts militaires, juridiques et symboliques de son règne. Justinien ne gère pas un déclin : il lutte contre lui, frontalement, sans renoncer à l’idéal romain.
Le droit romain rationalisé, non remplacé
Le Corpus iuris civilis constitue l’un des piliers de cette politique. Souvent présenté comme une refonte hellénisée du droit romain, il est en réalité une opération de conservation. Le droit romain, devenu massif, hétérogène et parfois contradictoire, est rationalisé afin de rester applicable à l’échelle impériale.
Les méthodes employées doivent beaucoup à la tradition intellectuelle grecque : classification, systématisation, abstraction. Mais le contenu reste romain. Le droit n’est pas réinventé ; il est rendu cohérent. Ce travail répond à une exigence politique précise : maintenir un socle juridique commun à un Empire plurilingue et pluriculturel.
Chez Justinien, la romanité ne se définit pas par la langue, mais par le droit. Tant que le droit romain structure l’Empire, celui-ci demeure romain, quelle que soit la langue dans laquelle il est administré.
Après Justinien, la transformation subie
La véritable rupture ne se produit pas sous Justinien, mais après lui. Au VIIᵉ siècle, l’Empire subit une série de chocs majeurs : guerres épuisantes, pertes territoriales, effondrement démographique de certaines régions. Les Balkans, cœur latin de l’Empire oriental, sont dévastés. Les populations latines disparaissent, fuient ou se fragmentent. L’Empire se replie sur des territoires majoritairement grecophones.
C’est dans ce contexte que s’opère une hellénisation beaucoup plus poussée. Sous Héraclius, le grec devient langue officielle, le titre impérial évolue vers basileus, et l’Empire adopte des formes nouvelles. Mais cette transformation n’est pas un choix fondateur : elle est une conséquence. L’Empire ne change pas parce qu’il le veut, mais parce que le monde romain sur lequel il reposait n’existe plus.
La hiérarchie romaine ne disparaît pas brutalement ; elle se reconfigure. César, Auguste, princeps perdent de leur centralité, mais ne sont pas effacés par une rupture consciente. La romanité se contracte, elle ne s’abolit pas.
Un empire latin
Justinien apparaît ainsi comme un empereur situé sur une ligne de crête. Il gouverne un Empire encore romain par ses hommes, son droit et son ambition politique, mais déjà confronté à des transformations irréversibles. La grécisation de son règne n’est ni une trahison ni une refondation : elle est une condition de fonctionnement d’un Empire pluriel.
Après lui, l’Empire cessera progressivement de se penser comme restaurateur de Rome pour devenir un État de survie centré sur un espace grec. En ce sens, Justinien peut légitimement être considéré non comme le premier empereur byzantin, mais comme le dernier empereur romain à gouverner un Empire encore romain dans sa substance.
En ce sens, la question n’est pas de savoir quand naît l’Empire byzantin, mais quand meurt l’Empire romain. Sous Justinien, cette mort n’a pas encore eu lieu. Elle ne résulte ni d’une décision politique ni d’un choix culturel, mais d’un effondrement progressif des sociétés qui portaient la romanité. L’Empire ne change pas d’identité : il survit à ce qui la rendait possible.
Bibliographie sur l’empire romain
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Peter Brown, Le monde de l’Antiquité tardive
Ouvrage fondamental pour comprendre la continuité entre Empire romain et monde post-antique, loin des schémas de rupture brutale. Indispensable pour contextualiser Justinien sans tomber dans le mythe du « basculement byzantin ».
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Averil Cameron, The Mediterranean World in Late Antiquity
Analyse fine des dynamiques culturelles, linguistiques et politiques de l’Empire. Très utile pour la question grec/latin et pour sortir des lectures téléologiques.
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J. A. S. Evans, The Age of Justinian
Monographie claire et dense sur le règne de Justinien, centrée sur le projet impérial, le droit et la politique de restauration. Directement exploitable pour ton article.
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Clifford Ando, Imperial Ideology and Provincial Loyalty in the Roman Empire
Réflexion de fond sur la romanité comme système politique et juridique, pas comme identité ethnique. Parfait pour étayer ton raisonnement sur le droit et l’unité impériale.
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Anthony Kaldellis, Romanland
Ouvrage frontalement utile pour ton propos : l’Empire dit byzantin comme Empire romain de langue grecque. Kaldellis va exactement dans le sens de ton argument, sans précaution inutile.
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