
Derrière le cliché d’un soldat italien prétendument lâche ou dépassé se cache une réalité bien différente. En Afrique du Nord, les troupes terrestres italiennes ne furent ni un poids mort ni un simple appoint. Elles ont tenu les lignes, mené des offensives, absorbé les chocs, et surtout couvert les replis allemands jusqu’à l’épuisement. Loin d’être une faiblesse de l’Axe, elles en furent l’un des piliers opérationnels. Et Rommel, souvent présenté comme un sauveur isolé, reconnut lui-même leurs qualités de combat.
Les Italiens seuls face aux Britanniques avant Rommel
Lorsque l’Italie entre en guerre à l’été 1940, elle se retrouve seule en Afrique du Nord face aux forces britanniques du Commonwealth. L’offensive italienne vers l’Égypte, lancée depuis la Cyrénaïque, est prudente, méthodique, et profondément contrainte par un matériel insuffisant. Les unités avancent lentement, établissant des camps fortifiés, conscients de leur faiblesse logistique.
Les revers sont rapides. L’opération Compass, déclenchée par les Britanniques, balaye des positions italiennes mal coordonnées et mal équipées. Mais réduire cet épisode à une débâcle morale serait une erreur d’analyse. Les troupes italiennes combattent souvent jusqu’à l’épuisement, encerclées, privées de ravitaillement, parfois sans soutien aérien. La défaite est structurelle, non psychologique.
Dès cette phase initiale apparaît une constante de la guerre du désert côté italien : la ténacité malgré l’adversité. Des unités se battent isolées, retardent l’ennemi, et acceptent la capture après avoir tenu leurs positions bien au-delà de toute rationalité tactique. Ce n’est pas une armée qui s’effondre, mais une armée abandonnée par ses moyens.
Des divisions d’élite au cœur de la guerre du désert
Avec l’arrivée de l’Afrika Korps en 1941, l’armée italienne n’est pas reléguée à l’arrière. Certaines de ses divisions deviennent au contraire indispensables au dispositif offensif. La division blindée Ariete en est l’exemple le plus frappant. Dotée de chars inférieurs aux Panzer, elle compense par une cohésion tactique et un engagement constant au contact.
La division motorisée Trieste joue un rôle clé dans l’accompagnement des unités allemandes. Elle assure les flancs, protège les lignes de communication, et sert souvent de charnière entre formations italiennes et allemandes. Sa mobilité relative en fait un élément essentiel dans une guerre de mouvement imposée par le désert.
La division parachutiste Folgore, enfin, incarne le sacrifice poussé à l’extrême. À El Alamein, dépourvue de blindés et lourdement sous-équipée, elle oppose une résistance acharnée aux attaques britanniques. Son comportement impressionne jusque dans les rangs adverses. Pour de nombreux officiers allemands, ces unités italiennes représentent le noyau dur de la résistance de l’Axe.
Au-delà des divisions les plus célèbres, l’armée italienne aligne aussi des unités moins connues mais indispensables à la continuité du front. Des divisions d’infanterie comme Pavia, Bologna ou Brescia assurent la tenue des secteurs secondaires, libérant les unités mobiles pour les manœuvres. Leur rôle est ingrat, rarement spectaculaire, mais structurel.
Ces unités combattent souvent sans espoir de renfort, avec une artillerie limitée et une couverture aérienne aléatoire. Pourtant, elles tiennent des semaines dans des positions exposées, encaissant les assauts et retardant l’ennemi. Leur endurance permet au commandement de l’Axe de gagner du temps, ressource la plus précieuse dans la guerre du désert.
Des batailles où les Italiens ne cèdent pas
Contrairement à une légende tenace, les grandes batailles du désert ne sont pas seulement des duels germano-britanniques. À Tobrouk, Bir Hakeim ou El Alamein, les troupes italiennes sont en première ligne, souvent engagées dans des combats rapprochés, dans des conditions extrêmes.
Leur armement est fréquemment obsolète, leur artillerie limitée, leurs moyens antichars insuffisants. Pourtant, elles tiennent. Elles improvisent des défenses en profondeur, utilisent le terrain, creusent, fortifient, et acceptent des pertes lourdes sans rupture immédiate. Cette défense obstinée ralentit l’ennemi et permet aux unités allemandes de manœuvrer.
Les témoignages allemands sont sans ambiguïté. Officiers et soldats de l’Afrika Korps évoquent régulièrement la discipline, la bravoure et la fidélité au combat de leurs alliés italiens. Le contraste entre la faiblesse matérielle et la solidité morale frappe durablement ceux qui combattent à leurs côtés.
L’arrière-garde du désert et le sacrifice italien
À partir de novembre 1942, la situation stratégique bascule. Après El Alamein et les débarquements alliés à l’ouest, l’Axe entame un repli général. C’est alors que le rôle des Italiens devient absolument central. Les divisions italiennes sont chargées de couvrir les retraites, de tenir les points d’appui, et de ralentir l’avance alliée.
À Mareth, à Gabès, dans les combats de retardement en Tunisie, les unités italiennes servent de bouclier. Elles absorbent les chocs, se sacrifient parfois pour permettre aux forces allemandes de se replier en bon ordre. Rommel lui-même s’appuie sur leurs lignes pour reconfigurer ses forces et éviter l’encerclement immédiat.
Sans ces arrière-gardes italiennes, l’Afrika Korps aurait été anéanti bien plus tôt. Leur rôle n’est pas secondaire : il est vital. Elles combattent en sachant que l’issue est scellée, mais continuent de tenir, par discipline, par solidarité, et par sens du devoir.
Cette fonction d’arrière-garde n’est pas improvisée. Les officiers italiens développent une véritable culture du combat retardateur, fondée sur des positions échelonnées, des contre-attaques locales et l’acceptation du sacrifice. Contrairement à l’image d’une armée rigide, ces unités font preuve d’une souplesse tactique contrainte, adaptée à leur faiblesse matérielle.
Les pertes italiennes lors de ces phases finales sont lourdes, souvent disproportionnées par rapport à leur visibilité historique. Beaucoup de divisions sont littéralement usées jusqu’à la dissolution, capturées ou détruites pour permettre la survie temporaire des forces allemandes. Ce rôle, décisif mais ingrat, explique en grande partie leur effacement dans la mémoire collective.
Conclusion
Réhabiliter le rôle des Italiens en Afrique du Nord ne consiste pas à nier leurs faiblesses, mais à les replacer dans une logique de guerre réelle, faite de contraintes industrielles, logistiques et humaines. Juger leur performance sans tenir compte de ces facteurs revient à confondre récit héroïque et analyse historique.
Comprendre cette réalité permet aussi de relire différemment la campagne du désert. Non comme un duel romantique entre généraux, mais comme une guerre d’usure où des armées entières, et en particulier les unités italiennes, ont été consumées lentement par le sable, le manque et le temps.
On présente souvent la guerre d’Afrique comme l’épopée solitaire de Rommel. Mais sans les Italiens, il n’y aurait eu ni manœuvre, ni résistance prolongée, ni repli organisé. Leurs divisions ont tenu les lignes, livré les batailles, couvert les retraites, souvent au prix de leur destruction. Rommel lui-même louait leur bravoure, alors même que leur matériel était dépassé et leur situation désespérée.
L’armée italienne ne fut pas une armée de théâtre, ni une caricature d’allié défaillant. Elle constitua l’épine dorsale terrestre de la guerre du désert. Si l’histoire les a longtemps oubliés, le sable de Libye et de Tunisie, lui, porte encore la trace de leurs combats.
Bibliographie commentée
Ian Walker, Iron Hulls, Iron Hearts. Mussolini’s Elite Armoured Divisions in North Africa, Crowood Press, 2003.
Ce livre permet d’entrer dans le détail du combat blindé italien, loin des caricatures. Il montre comment des divisions comme Ariete ont combattu avec un matériel inférieur mais une réelle cohésion tactique. Idéal pour comprendre comment les Italiens se battent concrètement dans le désert.
Paolo Caccia Dominioni, El Alamein 1933–1962, Mursia, Milan.
Ouvrage essentiel pour approfondir la bataille d’El Alamein côté italien. L’auteur décrit les combats vus du sol, notamment la résistance de la Folgore, et restitue l’expérience humaine d’une guerre d’usure. À lire pour saisir ce que signifie tenir sans espoir de renfort.
Pier Paolo Battistelli, Italian Soldier in North Africa 1941–43, Osprey Publishing, 2011.
Ce livre s’adresse à ceux qui veulent comprendre le quotidien du soldat italien : équipement, conditions de vie, tactiques improvisées. Il permet de replacer les combats dans leur réalité matérielle, sans héroïsation ni mépris.
Douglas Porch, The Path to Victory. The Mediterranean Theater in World War II, Farrar, Straus and Giroux, 2004.
Une synthèse large sur la guerre en Méditerranée, écrite par un historien anglo-saxon. Elle est utile pour replacer l’armée italienne dans une vision globale du conflit, et montrer que son rôle est reconnu même dans une historiographie peu indulgente envers l’Axe.
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