

Le rapport de l’ARCOM alerte sur la domination croissante des plateformes américaines dans l’audiovisuel français. Au nom du marché libre, certains refusent toute riposte publique. Mais quand la culture devient un produit globalisé, qui défend encore l’imaginaire national ?
Une domination sans partage : les plateformes captent 70 % du marché
Le dernier rapport de l’ARCOM (ex-CSA) dresse un constat sans appel : les plateformes de streaming comme Netflix, Disney+ et Amazon Prime captent à elles seules plus de 70 % du marché français de la vidéo à la demande. Autrement dit, la majorité des contenus visionnés en France ne sont plus produits localement, ni même pensés dans un cadre culturel européen.
Dans le détail, l’ARCOM souligne que les acteurs français traditionnels – chaînes historiques, producteurs indépendants, services publics – voient leur part de marché s’effondrer. Même les plateformes françaises comme Salto (désormais arrêtée) ou Canal+ Séries peinent à maintenir une position concurrentielle. Le public, lui, consomme de plus en plus selon les recommandations algorithmiques des géants américains, avec un effet de concentration sur quelques formats dominants, souvent anglo-saxons.
Ce phénomène ne relève pas seulement de l’économie : c’est une redéfinition complète de la prescription culturelle, dictée par des algorithmes étrangers, qui classent, hiérarchisent et exposent les contenus selon des critères opaques. Le cinéma d’auteur, la fiction locale ou les formats expérimentaux sont mécaniquement relégués au second plan.
Une menace directe pour la diversité culturelle française
Le danger, ici, n’est pas seulement économique ou symbolique : c’est la perte progressive d’un écosystème culturel autonome. La marginalisation des productions locales n’est pas une fiction : elle se traduit déjà par moins d’investissements dans les studios français, moins de visibilité pour les jeunes créateurs, et moins de place pour des récits qui ne répondent pas aux standards globaux.
Les grandes plateformes imposent des formats standardisés, calibrés pour le binge-watching mondial : 8 épisodes, arcs narratifs simplifiés, visuels homogénéisés. Le risque est une uniformisation du récit, où chaque production devient interchangeable, où les références culturelles locales s’effacent derrière une grammaire commune à tous les continents.
À terme, cela induit une dépendance culturelle, car l’imaginaire collectif français – ses auteurs, ses tensions, ses styles n’a plus les moyens d’exister pleinement dans le paysage numérique. La diversité devient un slogan, pas une réalité. L’exception culturelle française, longtemps défendue, s’efface doucement devant la logique de plateforme globale.
Les propositions en débat : quotas renforcés et réponse publique
Face à cette concentration inquiétante, plusieurs pistes sont sur la table. D’abord, celle des quotas renforcés de production française et européenne. Si la loi impose déjà un minimum de contenus européens sur les plateformes (30 %), certains plaident pour relever ce seuil à 40 % ou 50 %, assorti d’obligations de financement direct de la création locale.
D’autres, plus ambitieux, évoquent la possibilité d’une plateforme publique ou mutualisée, capable de porter une vision culturelle forte à l’échelle nationale ou européenne. L’idée ne serait pas de concurrencer Netflix frontalement, mais de créer un lieu de diffusion et de valorisation des œuvres locales, hors des logiques purement marchandes.
Enfin, des mécanismes de régulation plus précis sont envisagés : transparence sur les algorithmes, priorité donnée à certaines catégories de contenu, ou modèles d’abonnement hybrides associant accès commercial et soutien public. Le but ? Rééquilibrer un jeu devenu inégal, sans brider la liberté des consommateurs.
La critique libérale : quand le dogme affaiblit la culture
Mais face à ces propositions, une opposition persiste : celle du dogme libéral. Pour certains courants économiques et politiques, l’État ne doit pas intervenir : si les Français choisissent massivement les plateformes américaines, c’est que l’offre est meilleure – point. L’idée de quotas, de soutien public ou de plateforme souveraine serait une atteinte à la libre concurrence, voire un réflexe protectionniste dépassé.
Mais cette position repose sur une contradiction profonde : on défend la pluralité, mais on refuse les moyens de la préserver. On prône un marché ouvert, tout en abandonnant la création nationale à des logiques purement marchandes. Pire : on oublie que la culture est un enjeu stratégique, pas un simple bien de consommation.
Car si l’on admet que l’éducation, la sécurité, la santé font partie des compétences régaliennes élargies, pourquoi exclure la culture ? Pourquoi considérer que l’imaginaire collectif, les récits communs, la création artistique doivent être abandonnés à des opérateurs étrangers, sous prétexte de modernité ?
Conclusion : laisser faire, c’est laisser disparaître
La France ne manque pas d’auteurs, de studios, de talents. Elle manque d’un cadre politique cohérent pour les défendre. Car la culture n’est pas une simple industrie : elle est un miroir, un langage commun, un vecteur de sens. Et ce qui est en jeu aujourd’hui, c’est la souveraineté culturelle à l’ère numérique.
Laisser faire, c’est accepter que les récits que nous consommons, les histoires que nous transmettons, les imaginaires qui nous nourrissent soient filtrés, classés, validés par des entreprises extérieures, selon des logiques d’optimisation économique. Ce n’est pas neutre. Ce n’est pas inévitable.
Le choix est politique. Soit on accepte l’effacement progressif de la culture française dans le grand marché global, soit on réaffirme une ambition culturelle autonome, exigeante, ouverte, mais fondée sur notre propre vision du monde. La régulation, les quotas, les politiques publiques ne sont pas des archaïsmes : ce sont les outils de notre survie culturelle.
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