
Ce qui rend le Cultural Deal for Europe amusant, au fond, c’est qu’il ne veut rien dire. Mettre « la culture au cœur du futur budget européen » suppose deux choses qui n’existent pas : une politique culturelle européenne au sens de politique publique, et un budget européen souverain capable de la porter. Or il n’y a ni l’une ni l’autre. L’initiative n’est donc pas absurde par maladresse, mais par construction : elle repose sur un vocabulaire politique appliqué à un vide institutionnel.
La culture reste une compétence nationale, au mieux coordonnée à l’échelle de l’Union. Quant au budget européen, il n’est pas un budget politique au sens classique : pas de fiscalité propre, pas de souveraineté budgétaire, pas de capacité d’arbitrage stratégique comparable à celle d’un État. Parler de « priorité culturelle » dans ce cadre revient à empiler des mots sur des structures qui ne peuvent pas les porter. Le Cultural Deal for Europe ne prépare pas une action publique identifiable ; il occupe un espace discursif laissé vacant par l’absence de leviers réels.
La culture européenne comme fiction administrative
D’un point de vue juridique et institutionnel, la situation est claire. La culture relève des compétences des États membres. Les traités européens ne confèrent à l’Union qu’un rôle d’appui, de coordination ou de complément. Elle peut encourager, faciliter, financer marginalement, mais elle ne peut ni harmoniser les politiques culturelles, ni imposer des normes substantielles, ni structurer un espace culturel commun contraignant.
Cela n’a rien d’un oubli ou d’une lacune temporaire : c’est un choix constitutif. La culture est liée à la langue, à l’histoire, aux institutions éducatives et aux systèmes symboliques nationaux. L’Union européenne n’a jamais été conçue pour absorber ces dimensions. En conséquence, il n’existe pas de politique culturelle européenne comparable à la politique agricole commune ou à la politique de concurrence. Il existe des programmes, des labels, des financements ciblés, mais pas de politique publique au sens fort.
Pourtant, le discours européen parle volontiers de « culture européenne ». Cette expression fonctionne comme une fiction administrative : elle permet de désigner un champ d’intervention sans en assumer les implications institutionnelles. On parle de culture comme on parle de valeurs ou de diversité : un registre normatif, non un champ de décision. Le Cultural Deal for Europe s’inscrit exactement dans cette logique.
Le mirage du budget culturel européen
Le second pilier rhétorique du Cultural Deal for Europe le « futur budget européen » est tout aussi problématique. L’Union européenne ne dispose pas d’un budget souverain. Elle ne lève pas l’impôt au sens classique, ne définit pas librement ses ressources, et ne peut arbitrer ses priorités comme le ferait un État.
Le budget européen repose essentiellement sur des contributions nationales, complétées par quelques ressources propres limitées, comme les droits de douane ou des mécanismes techniques. Son volume global reste faible : environ 1 % du PIB européen. Dans ce cadre, les marges de manœuvre sont structurellement contraintes. Les grandes lignes budgétaires sont verrouillées par des compromis interétatiques, et les politiques dites « nouvelles » ne peuvent se développer qu’à la marge.
Les programmes culturels européens Creative Europe, Europeana, soutien à la mobilité artistique existent, mais ils représentent une part infime du budget. Ils n’ont ni la capacité de transformer les écosystèmes culturels nationaux, ni celle de structurer un marché ou une politique commune. Parler de « mettre la culture au cœur du budget européen » revient donc à projeter un imaginaire politique sur un instrument qui n’a pas cette fonction.
Gouverner sans leviers
Le Cultural Deal for Europe illustre une forme de gouvernance devenue familière à l’échelle européenne : gouverner sans leviers. Tables rondes, consultations, déclarations communes, feuilles de route non contraignantes : l’action politique se déplace vers le langage lorsque le pouvoir fait défaut.
Il ne s’agit pas d’une manipulation cynique, mais d’un mécanisme structurel. L’Union européenne est un espace où l’on peut parler beaucoup, précisément parce que l’on décide peu dans certains domaines. La culture est un terrain privilégié pour ce type de gouvernance symbolique : consensuelle, peu conflictuelle, difficile à mesurer, et politiquement valorisante.
Dans ce cadre, le discours remplit une fonction substitutive. Il donne le sentiment d’une action en cours, d’un horizon stratégique, sans engager de responsabilités concrètes. Le Cultural Deal for Europe n’est pas un plan ; c’est un dispositif de parole organisé, un rituel institutionnel.
À quoi sert ce type de discours
Il serait néanmoins trop simple de balayer ces initiatives comme purement inutiles. Elles remplissent plusieurs fonctions, qui expliquent leur persistance.
D’abord, elles offrent une visibilité politique à des secteurs fragilisés. Le monde culturel européen traverse une crise structurelle : précarité des travailleurs, fragilité des modèles économiques, dépendance aux financements publics. Le discours européen sert de caisse de résonance à ces préoccupations.
Ensuite, ces initiatives permettent aux institutions européennes d’occuper un champ symbolique. Faute de compétences fortes, l’Union investit le registre normatif : valeurs, identité, cohésion. La culture devient un langage commun, même en l’absence de politique commune.
Enfin, elles entretiennent l’idée d’une Europe en devenir, toujours en construction, toujours promise à une intégration future. Le discours précède l’institution, parfois indéfiniment.
Les effets pervers de l’illusion
Cette substitution du discours à la politique publique n’est pas sans conséquences. Elle entretient une confusion durable entre coordination et souveraineté. Les acteurs culturels sont encouragés à attendre de l’Union ce qu’elle ne peut pas fournir. Les États, de leur côté, peuvent se défausser partiellement de leurs responsabilités en invoquant des cadres européens flous.
Il en résulte une dilution des responsabilités. Lorsque les politiques culturelles échouent ou stagnent, personne n’est réellement comptable : ni l’Union, qui n’a pas la compétence, ni les États, qui peuvent invoquer des cadres européens flous. Le discours européen devient un écran.
À terme, cette situation produit une forme de désarmement intellectuel. Croire à une politique culturelle européenne qui ne peut pas exister empêche de poser les vraies questions : financement national de la culture, priorités publiques, arbitrages budgétaires réels. Le langage remplace le conflit politique.
Une politique impossible masquée par le langage
Le Cultural Deal for Europe ne prépare pas une politique culturelle européenne. Il en masque l’impossibilité. Tant que la question des compétences et de la souveraineté budgétaire n’est pas posée frontalement, la culture restera un registre discursif à l’échelle européenne : utile pour parler, incapable d’agir.
Ce n’est pas la culture qui fait défaut, mais l’institution qui prétend la porter sans en avoir les moyens. Le problème n’est pas l’ambition affichée, mais la confusion entretenue entre mots et pouvoir. À force de parler de politique culturelle européenne sans politique, et de budget sans souveraineté, on finit par croire que le langage suffit à gouverner.
Or il ne gouverne rien.
Bibliographie
1. Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, article 167
Le texte fondateur qui encadre l’action culturelle de l’UE. Il précise explicitement que la culture relève des États membres et que l’Union ne peut qu’appuyer ou coordonner, sans harmoniser ni imposer une politique culturelle commune.
2. Commission européenne, EU Budget Explained
Document officiel expliquant comment fonctionne le budget de l’Union. Il montre clairement que l’UE ne dispose pas d’un budget souverain : pas de fiscalité propre structurante, des ressources limitées, et des marges de manœuvre très réduites pour créer de nouvelles politiques ambitieuses.
3. Cour des comptes européenne, rapports spéciaux sur les programmes de dépenses
Analyses indépendantes de l’efficacité réelle des politiques financées par l’UE. Ces rapports soulignent régulièrement le caractère fragmenté, expérimental et peu structurant des programmes, notamment dans les domaines non souverains comme la culture.
4. Klaus-Dieter Borchardt, The ABC of European Union Law
Ouvrage de référence sur le fonctionnement juridique de l’Union européenne. Il permet de comprendre la logique des compétences européennes et pourquoi certains domaines, comme la culture, ne peuvent pas faire l’objet de véritables politiques publiques européennes.
5. Bruno de Witte, « Cultural Policy », dans The Oxford Handbook of European Union Law
Analyse universitaire de fond montrant que l’action culturelle de l’UE est avant tout symbolique et complémentaire. Le texte explique pourquoi parler de « politique culturelle européenne » relève davantage du discours que de la réalité institutionnelle.
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