L’État invisible des libéraux

Les libéraux s’indignent quand l’État détient des parts dans des entreprises, mais se félicitent des lois, des infrastructures et des protections qu’il leur offre. Ils veulent le marché libre — mais pas le risque qui va avec.

 

Le vieux fantasme du marché sans État

Depuis qu’existe le libéralisme économique, il traîne la même obsession : que l’État se retire. Dans le discours, l’État serait un intrus, un parasite, un empêcheur d’entreprendre. À chaque fois qu’une entreprise publique réussit — EDF, la SNCF, Airbus, la BPI — on répète la même phrase : “l’État n’a pas vocation à faire du commerce.” Cette formule, née dans les années 1980 avec le tournant néolibéral, n’a jamais cessé d’être répétée. Elle repose sur une fiction : l’idée qu’il existerait un marché naturel, spontané, pur, où la seule loi serait celle de l’offre et de la demande.

Mais cette vision n’a jamais existé. Sans routes, sans énergie, sans tribunaux, sans sécurité, sans monnaie stable, aucune économie ne fonctionnerait. Et qui garantit tout cela ? L’État. Il ne parasite pas le marché : il le rend possible. Les libéraux dénoncent sa présence dans le capital, mais vivent dans un monde entièrement construit par ses décisions.

 

L’hypocrisie du “marché pur”

La contradiction est flagrante : les libéraux s’insurgent contre la participation publique dans les entreprises, mais profitent chaque jour de ses lois. Car l’économie n’existe pas sans cadre politique. Le droit du travail, la fiscalité, les normes environnementales, les taux d’intérêt, la politique monétaire, la régulation des marchés — tout cela façonne la valeur d’une action plus sûrement qu’un conseil d’administration. Quand l’État détient du capital, il agit à visage découvert. Quand il légifère, il agit en silence. Dans les deux cas, il oriente le jeu.

Cette hypocrisie culturelle s’enracine dans une croyance : que la propriété privée est “neutre”, tandis que la propriété publique serait “idéologique”. Pourtant, la main invisible du marché repose sur une main bien visible : celle du législateur. L’économie de marché n’est pas naturelle, c’est une architecture. Et l’État, loin d’en être l’ennemi, en est le planificateur discret.

 

L’État actionnaire n’est pas un État intrus

Refuser d’acheter une action d’une entreprise où l’État est présent, au nom du libéralisme, c’est un contresens historique. Les grandes entreprises à participation publique ne sont pas des anomalies : elles incarnent la souveraineté économique. Énergie, transports, recherche, spatial, industrie lourde — tous ces secteurs exigent une vision de long terme, incompatible avec la logique trimestrielle des marchés financiers. L’État actionnaire y agit comme un garant : il investit là où le marché n’investirait pas seul, et protège là où la rentabilité immédiate détruirait tout.

Le libéral y voit une distorsion. Le citoyen, lui, y voit une continuité. Car derrière chaque grande infrastructure, chaque innovation de rupture, chaque filière stratégique, il y a eu une impulsion publique. L’État ne concurrence pas l’économie : il la fonde. Ce sont les politiques, les ingénieurs et les fonctionnaires qui construisent la scène où les investisseurs prétendent improviser.

 

La loi, première forme du capital

L’argument le plus ironique des libéraux consiste à prétendre que l’État “fausse” le marché par ses interventions. Or, la première intervention, c’est la loi. La loi crée la propriété, fixe les règles de concurrence, détermine les brevets, encadre les fusions, définit les droits des actionnaires. Chaque valeur boursière dépend d’un code rédigé par des juristes publics. Ce sont des articles du Journal officiel, pas des mains invisibles, qui font et défont les fortunes.

Changer une norme environnementale, un taux d’imposition, une directive européenne, et c’est tout un secteur qui gagne ou perd des milliards. Ce n’est pas une métaphore : c’est une mécanique quotidienne. Le marché n’est pas libre, il est légal. Et le libéralisme moderne, en prétendant l’ignorer, se donne le luxe de croire à une liberté sans responsabilité.

 

L’État, bouc émissaire et assurance-vie

Quand tout va bien, les libéraux réclament le retrait de l’État. Quand tout va mal, ils en appellent à lui. En 2008, au cœur de la crise financière, les banques sauvées par les fonds publics ont redécouvert les vertus du “collectif”. En 2020, pendant la pandémie, les entreprises “libres” ont réclamé des aides massives. En 2022, face à la crise énergétique, ce sont les gouvernements qui ont plafonné les prix et subventionné les factures. Le libéralisme ne vit pas sans l’État : il le nie dans la prospérité et l’implore dans la tempête.

Cette attitude n’est pas seulement économique : elle est culturelle. Elle traduit une peur de l’abandon. Les libéraux veulent l’autonomie, mais pas la solitude. Ils refusent l’État stratège, mais attendent de lui qu’il amortisse chaque crise, qu’il garantisse la stabilité, qu’il assure la continuité. Ce n’est pas un marché libre, c’est une tutelle déguisée.

 

Une culture politique de la dépendance

Le paradoxe ultime, c’est que cette pensée prétend libérer l’économie, mais fabrique des dépendances. En affaiblissant l’État actionnaire, on renforce les intérêts privés qui, eux, dépendent toujours de la puissance publique. Les grandes firmes mondiales vivent de subventions, de brevets, de protection juridique, d’investissements publics en recherche. La Silicon Valley n’a pas été créée par des spéculateurs, mais par des budgets fédéraux américains. Le marché pur n’est pas une réalité, c’est un récit mythologique : celui d’un monde où la richesse se produirait sans institutions.

En vérité, l’État n’est pas l’ennemi du capitalisme il en est la condition de possibilité. Le nier, c’est transformer la politique économique en religion. Et cette religion a son dogme : croire à l’existence d’une main invisible, tout en vivant de la main secourable de l’État.

 

Conclusion Le marché sous tutelle

Les libéraux refusent l’État actionnaire parce qu’il révèle ce qu’ils veulent cacher : que l’économie n’est jamais libre. Derrière chaque contrat, il y a une loi ; derrière chaque profit, une infrastructure ; derrière chaque investissement, une garantie publique. L’État ne se résume pas à ses parts dans les entreprises : il est partout, dans les budgets, les codes, les tribunaux, les traités, la monnaie.

Le marché n’est pas un espace sans pouvoir, mais un espace sous tutelle. Et le libéralisme contemporain, en prétendant le purifier de toute intervention, ne fait qu’en dissimuler la source. Refuser d’acheter une action publique au nom du “libre marché”, c’est oublier une évidence : sans l’État, il n’y aurait pas de marché du tout.

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