
La polémique récente autour du service public audiovisuel belge n’est intéressante ni pour ce qu’elle dit de la RTBF, ni même pour ce qu’elle révèle de la droite libérale en Belgique. Elle est intéressante parce qu’elle illustre un phénomène plus large et plus profond : la politisation automatique de la culture. Une politisation qui ne procède plus d’un conflit de projets culturels, mais d’un réflexe de lecture idéologique appliqué à tout événement, même le plus neutre.
Le point révélateur n’est pas une réforme, un choix éditorial ou une ligne de programmation. C’est le fait que le départ à la retraite de deux cadres, identifiés comme « socialistes », devienne un sujet politique en soi, au point de susciter une réaction publique de satisfaction de la part d’une ministre. À partir de là, il n’est plus possible de parler de débat culturel. Ce qui se joue est ailleurs.
La polémique comme réflexe, non comme débat
Dans cette séquence, il n’y a pas de discussion sur la mission du service public, sur la qualité des programmes, sur l’équilibre entre information, culture et divertissement. Il n’y a même pas de désaccord argumenté sur l’usage de l’argent public. L’événement est lu immédiatement à travers une grille partisane : qui part, de quel camp, et ce que cela signifie symboliquement.
La polémique ne naît pas d’un contenu, mais d’un signal. Le départ devient un marqueur idéologique. La culture cesse d’être évaluée pour ce qu’elle produit et devient un territoire à surveiller, à nettoyer ou à reconquérir. À ce stade, le débat n’est plus culturel, il est territorial.
Ce glissement est fondamental. La culture n’est plus un espace où des visions du monde s’expriment, s’affrontent ou se confrontent. Elle devient un indicateur d’alignement. Peu importe ce qui est fait : ce qui compte, c’est qui est là.
De l’institution culturelle au symbole partisan
Ce qui frappe dans cette logique, c’est la disparition totale de la notion de professionnalisme. Les cadres, les journalistes, les producteurs ne sont plus considérés comme des acteurs d’un champ culturel spécifique, avec ses règles, ses contraintes et ses responsabilités. Ils sont réduits à des étiquettes politiques.
L’institution culturelle elle-même est traitée comme un bloc idéologique homogène. Elle n’est plus une structure complexe, traversée de tensions internes, de compromis, de routines et de contradictions. Elle est perçue comme un bastion à prendre ou à affaiblir.
Dans ce cadre, toute modification du personnel devient un acte politique, indépendamment de ses causes réelles. La retraite n’est plus un moment administratif banal. Elle devient une victoire symbolique. La culture est ainsi vidée de sa temporalité propre et absorbée dans le temps court de l’affrontement politique.
Quand le politique ne tolère plus d’espaces autonomes
Ce phénomène traduit une évolution plus profonde du rapport du politique à la culture. Il ne s’agit plus de réguler, d’encadrer ou de financer un espace relativement autonome. Il s’agit de réduire cet espace, voire de le dissoudre, en refusant l’idée même qu’il puisse exister des zones non immédiatement alignées.
La culture, dans cette logique, est suspecte par nature. Parce qu’elle produit des récits, des représentations, des sensibilités, elle est perçue comme un pouvoir concurrent. Dès lors, elle doit être contrôlée, rééquilibrée ou neutralisée.
Ce qui est frappant, c’est que cette volonté de contrôle s’exprime souvent au nom de la lutte contre une culture prétendument politisée. Mais cette dénonciation produit exactement l’effet inverse : elle politise tout, y compris ce qui ne l’était pas.
La spirale de la surpolitisation
Nous sommes face à un mécanisme auto-entretenu. La culture est accusée d’être politisée. Pour corriger ce biais supposé, on intervient politiquement. Cette intervention est ensuite interprétée comme une nouvelle politisation, justifiant à son tour d’autres interventions.
Il n’y a plus de sortie possible par le haut. Chaque camp se présente comme celui qui va enfin dépolitiser la culture, tout en renforçant son instrumentalisation. Le débat ne porte plus sur ce que la culture doit être, mais sur qui la contrôle.
Cette spirale est particulièrement visible dans le traitement des institutions publiques. Parce qu’elles sont financées par l’État, elles deviennent des cibles privilégiées. Leur existence même est lue comme un choix idéologique, indépendamment de leur fonctionnement réel.
Une culture réduite à un champ de bataille
Les effets de cette dynamique sont lourds. La culture cesse d’être un espace de médiation entre des visions du monde différentes. Elle devient un champ de bataille permanent, où chaque geste est scruté, interprété et instrumentalisé.
Dans ce contexte, le jugement esthétique, intellectuel ou patrimonial disparaît. On ne se demande plus si un programme est bon, intéressant ou utile. On se demande à qui il profite symboliquement. La culture perd sa capacité à produire du sens partagé et se transforme en outil de distinction politique.
Cette réduction est d’autant plus problématique qu’elle touche des institutions censées produire du commun. Le service public audiovisuel n’est pas seulement un producteur de contenus. Il est un espace où une société se regarde, se raconte et se discute. Lorsqu’il est réduit à un enjeu de camp, c’est cette fonction qui est atteinte.
Une pathologie plus large que le cas belge
Il serait facile de réduire cette situation à un contexte national particulier. Ce serait une erreur. Ce que montre cette séquence belge, c’est une tendance plus large, observable dans de nombreux pays européens.
La culture est de plus en plus sommée de choisir un camp. Elle n’est plus tolérée comme espace ambigu, contradictoire ou imparfait. Elle doit être alignée ou combattue. Cette exigence d’alignement permanent est incompatible avec ce que la culture produit par nature : de l’incertitude, de la pluralité, de la dissonance.
Lorsque tout devient politique, la culture ne disparaît pas. Elle change de statut. Elle cesse d’être un lieu de création et devient un terrain de conflit symbolique permanent.
Conclusion
La polémique autour de la RTBF n’est pas intéressante pour ce qu’elle dit de la RTBF. Elle est révélatrice d’un état du débat public où la culture n’est plus jugée sur ses actes, mais sur son appartenance supposée. Le départ à la retraite devient un événement politique, non parce qu’il modifie un projet, mais parce qu’il permet une lecture en termes de camps.
Dans un tel contexte, la culture ne peut plus jouer son rôle de médiation. Elle est prise en étau entre des injonctions contradictoires, sommée d’être neutre tout en étant alignée. Cette contradiction n’est pas tenable.
Le problème n’est donc pas la politisation de la culture, mais l’incapacité croissante du politique à accepter qu’il existe des espaces qui ne lui appartiennent pas entièrement. Lorsque tout devient politique, la culture cesse d’être un lieu de sens pour devenir un simple champ de bataille.
Bibliographie culturelle sur
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Pierre Bourdieu, Sur la télévision
Texte central pour comprendre la transformation des institutions culturelles en enjeux de pouvoir symbolique et la logique de champ.
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Raymond Williams, Culture and Society
Indispensable pour penser la culture comme structure sociale et non comme simple production de contenus.
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Jean-Claude Passeron, Le Raisonnement sociologique
Utile pour comprendre comment les lectures idéologiques remplacent l’analyse des pratiques culturelles réelles.
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Hannah Arendt, La Crise de la culture
Référence majeure sur la disparition des espaces intermédiaires entre politique, culture et autorité.
-
Tzvetan Todorov, La Peur des barbares
Pour penser la réduction des espaces culturels à des logiques de camps et d’alignement moral.
Comprendre le monde à sa racine entre éclats d’histoire, failles stratégiques, mémoires tues et formes vivantes de culture.
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