Sous le voile épais des courants marins, là où la lumière peine à s’aventurer, la reine des sirènes marchait d’un pas solennel. Son manteau de corail flottait derrière elle comme un écho vivant des âges oubliés, et chaque mouvement de son corps semblait scander une prière muette aux abysses.
Face à elle, le dernier roi des hommes avançait, les pieds foulant le sable antique, son cœur battant dans sa poitrine comme un tambour assiégé par les tempêtes. Ses yeux cherchaient à percer les ombres, mais partout se déployaient les voiles bleus et verts d’un monde que nul humain n’avait contemplé.
La reine s’arrêta, ses bras croisés sur sa poitrine, ses yeux baignés des clartés profondes. Sa voix, pourtant douce, résonna dans l’immensité sous-marine avec une force que même les abysses respectaient :
— Vous connaîtrez la souffrance, roi des hommes. Des plaies que nul baume ne saura refermer. Des pertes que même le temps ne saura effacer. Votre pas vous conduira vers des ténèbres où nul autre n’a voulu marcher. Mais sachez ceci : au bout du supplice, vous comprendrez qu’il n’y avait pas d’autre voie que celle-ci.
Ses mots roulaient comme des vagues, se brisant contre les parois invisibles de l’océan. Elle s’approcha, posant sa paume légère sur la poitrine du roi, là où la vie battait avec rage et douleur. Ses lèvres murmurèrent, plus tendres, presque aimantes :
— Et pourtant… je serai là. Au-delà du dernier souffle, au-delà de la fin, je serai là. Silencieuse mais présente. Témoin de ce que vous devrez endurer, témoin du sens caché de votre agonie.
Puis, se détournant sans violence, elle reprit sa marche. Les profondeurs s’ouvrirent devant elle comme un royaume sans fin, et son manteau de corail se dissipa dans les ténèbres.
Alors, le silence liquide se brisa. Le roi vit se dresser des silhouettes, d’abord floues, puis innombrables. Des foules immenses d’êtres marins s’avançaient, rangés comme une armée engloutie : soldats oubliés, capitaines noyés, esprits des tempêtes, tous marchant lentement, leurs regards convergeant vers lui. Leurs yeux ne portaient pas de haine, mais une solennité antique, comme s’ils attendaient depuis des siècles ce moment.
À leurs côtés, des créatures surgissaient des brumes d’eau : hippocampes géants portant des armures de coquillages, raies aux ailes démesurées qui traçaient des cercles dans la nuit liquide, baleines silencieuses dont le chant sourd vibrait jusque dans les os du roi.
Un léancholia glissa près de lui, compagnon d’écailles et de fluidité, serpent des profondeurs dont les yeux reflétaient mille soleils éteints. Puis, dans un grondement sourd, un immense ichtiosaure fendit les ténèbres. Sa mâchoire aurait pu broyer des montagnes, mais il s’inclina devant lui, offrant son dos non comme un esclave, mais comme un gardien millénaire, porteur d’un pacte ancien.
Le roi leva les yeux vers les abysses. La peur serrait encore ses entrailles, mais elle se muait en autre chose, une gravité nouvelle. Dans ses veines, il ne sentit plus la panique, mais le poids immense d’un destin qui n’épargne personne, et qui désormais lui appartenait.
Et au milieu de ces foules marines, au milieu des créatures et des esprits, il sut : les abysses n’étaient pas un tombeau. Elles étaient un autel. Et lui, choisi parmi les hommes, venait d’y recevoir sa première prophétie.