
Dans un article récent, Le Monde affirme que le Rassemblement national poursuit sa « mue libérale », en s’appuyant notamment sur une formule devenue titre : « l’ultrariche, il faut être réaliste, vous ne l’attraperez jamais ». Le papier décrit un parti désormais favorable aux grandes entreprises et aligné sur une logique pro-business assumée.
Cette lecture donne un récit rassurant : le RN serait en train de rejoindre le camp du libéralisme économique, ce qui permet de le ranger dans une case familière. Mais elle repose sur une base fragile. La phrase incriminée relève d’abord d’un constat technique sur la mobilité des très hauts patrimoines, pas d’une doctrine structurée. Surtout, elle détourne le regard du vrai problème : une incohérence économique profonde entre promesses interventionnistes et signaux libéraux destinés aux milieux d’affaires.
Une critique construite sur une phrase isolée
L’article du Monde fait de cette phrase sur les ultra-riches le pivot de son argumentation : reconnaître la difficulté à taxer les plus fortunés deviendrait la preuve d’une conversion au réalisme libéral. La formule est certes révélatrice d’un positionnement politique, mais en faire le cœur d’une démonstration sur la « mue libérale » d’un parti est un saut analytique discutable.
Un parti peut être incohérent, contradictoire, voire budgétairement dangereux, sans être pour autant libéral. La question de la taxation des ultra-riches est un sujet technique — optimisation fiscale, exil potentiel, concurrence entre États — que l’on retrouve dans des débats bien au-delà de la droite dure. Transformer ce constat en ligne idéologique permet de simplifier le paysage : le RN serait désormais « du côté des riches », et la critique se réduit alors à un affrontement symbolique plutôt qu’à une analyse détaillée de ses mesures.
Ce que Le Monde ne fait pas : une critique structurelle
L’autre faiblesse de cette approche est de contourner l’examen systématique du programme économique du RN. Au lieu de partir d’une phrase pour remonter vers une doctrine, il faudrait descendre dans le détail des dispositifs budgétaires effectivement proposés : nature des baisses d’impôts, ciblage des dépenses, mode de financement.
Les programmes récents du RN combinent par exemple baisse de la TVA sur les produits énergétiques, promesse récurrente depuis plusieurs campagnes, et poursuite de la baisse des impôts de production pour soutenir l’implantation industrielle. Ils ajoutent des allègements fiscaux divers, souvent mal financés, que plusieurs think tanks chiffrent à plusieurs dizaines de milliards d’euros annuels. C’est à ce niveau – celui du chiffrage, des gagnants et des perdants – qu’une critique sérieuse devrait se placer, plutôt que dans l’exégèse d’une phrase.
Des mesures entre pragmatisme gouvernemental et signaux libéraux
Si l’on regarde les mesures une à une, on voit d’abord un bloc de décisions assez classiques pour un parti de gouvernement. La baisse de TVA sur l’énergie et les carburants est présentée comme une mesure de pouvoir d’achat à destination des ménages, parfois financée par des taxes exceptionnelles sur les énergéticiens ou par des économies ailleurs dans le budget. On est ici dans un registre interventionniste, voire keynésien : l’État renonce à des recettes pour soutenir la demande.
Autre volet : le RN reprend l’idée de réduire les impôts de production (CVAE, C3S, etc.) pour encourager l’investissement et la réindustrialisation, dans la continuité d’orientations déjà engagées par la majorité précédente. De même, la priorité donnée aux PME dans l’accès aux marchés publics et la valorisation d’un « patriotisme économique » relèvent d’une logique de soutien ciblé au tissu productif, non d’un désengagement pur et simple de l’État.
En parallèle, le parti multiplie des signaux libéraux à destination des entrepreneurs : promesses de « moins de normes », engagements à simplifier les charges et discours sur la « liberté d’entreprendre ». Ces éléments existent, mais ils sont souvent formulés sur un mode général, peu chiffré. Ils servent surtout à indiquer que le RN n’est pas un parti anticapitaliste, sans constituer une doctrine cohérente de réduction du périmètre de l’État.
Le vrai problème : une incohérence économique profonde
Pour comprendre cette tension, il faut partir de la base électorale du RN. Une large partie de son vote vient de catégories populaires et de classes moyennes périphériques qui demandent plus d’État : plus de protection sociale, des services publics accessibles, une action forte contre la désindustrialisation et la concurrence internationale. Le RN promet beaucoup dans ce registre et affiche une volonté de repolitiser l’économie par le protectionnisme et les barrières aux échanges.
En même temps, la direction du parti cherche à rassurer les milieux d’affaires, les investisseurs et une partie de la droite libérale. Les discours devant les organisations patronales insistent sur la stabilité fiscale, la « réduction du train de vie de l’État » et la volonté de ne pas remettre en cause les grands équilibres du capitalisme français. C’est dans ce contexte que s’inscrit la phrase sur les ultra-riches impossibles à « attraper » : un signal de réalisme adressé à ceux qui craignent une fiscalité punitive.
On obtient ainsi un double discours : interventionniste pour la base électorale, rassurant pour les libéraux dans la forme, sans hiérarchie claire entre ces deux impératifs. Plutôt que de parler de « mue libérale », il serait plus exact de décrire une ligne économiquement indécise, capable d’aller dans un sens ou dans l’autre selon les rapports de force du moment. C’est cette indétermination, plus que la phrase sur les ultra-riches, qui pose un problème de gouvernabilité.
Ce que Le Monde rate et ce que l’analyse devrait viser
En focalisant sa critique sur une formule isolée, Le Monde substitue à l’analyse d’un programme une sorte de psychologie de plateau télé : une phrase forte, une « mue » annoncée, une narration simple. Le risque est de surpolitiser une remarque technique et, inversement, de sous-politiser les choix budgétaires concrets, pourtant décisifs pour les finances publiques et les inégalités.
Une critique rigoureuse devrait au contraire mettre au centre la contradiction structurelle du RN : promettre à la fois plus d’État social et moins de prélèvements, plus de protectionnisme et plus de signes de bonne volonté envers les entreprises, sans dire qui paiera la facture. Elle devrait interroger la soutenabilité du programme, son impact sur les différentes catégories sociales, et les renoncements inévitables une fois au pouvoir. C’est à ce niveau que se joue le vrai débat, bien plus qu’à travers une phrase de commission transformée en symbole.
Liens pour aller plus loin
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Article de Le Monde sur la « mue libérale » du RN
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Résumé du programme du RN pour les législatives 2024 (Le Monde, politique)
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Analyse des mesures fiscales du RN par la Fondation Jean-Jaurès
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Note de l’Institut Montaigne sur les baisses d’impôts de production et le RN
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Chiffrage du « vrai coût » du programme du RN par la Fondation iFRAP
https://www.ifrap.org/budget-et-fiscalite/le-vrai-cout-du-programme-du-rassemblement-national
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