
Depuis quelques semaines, un mot revient dans les cercles intellectuels et militants de gauche : il faudrait « éduquer les électeurs du Rassemblement national ». Certains l’affirment crûment, d’autres le suggèrent plus subtilement : le vote RN serait le fruit d’un aveuglement, d’un défaut de conscience, d’une manipulation dont il faudrait sauver les masses.
Ce discours n’est pas marginal. Il se retrouve sur les plateaux, dans certaines tribunes, et jusque dans des appels à « reconquérir les esprits », comme si le peuple avait été dévoyé de sa vraie nature. Ce qui se veut critique devient alors glissant. On ne parle plus de désaccord, mais de correction. Ceux qui ne pensent pas comme il faut doivent être réparés.
Ce texte n’est pas une défense du RN. Il n’est même pas une défense de ses électeurs. Il est un rappel de méthode démocratique : on ne soigne pas une fracture sociale par la verticalité morale, on ne répond pas au malaise politique par l’assignation intellectuelle. Surtout, on ne sauve pas la démocratie en en niant le principe.
Un chiffre sans bloc
On parle souvent de « 40 % de Français prêts à voter RN ». Mais que veut dire ce chiffre, au juste ? D’abord, il faut regarder les sondages actuels. Aucun ne donne 40 % d’intentions de vote. Le Rassemblement national se situe entre 32 et 36 %, en fonction des configurations. Et cela reste conditionné à une participation réelle.
Car derrière ces chiffres se cachent des incertitudes massives. Taux d’abstention, intentions mouvantes, votes de rejet, stratégies de barrage : rien n’est figé. Les intentions ne sont pas des engagements. Et le vote RN, loin d’être un bloc idéologique dur, recouvre des motivations diverses, souvent contradictoires.
Réduire ce vote à une entité homogène à corriger, c’est méconnaître la réalité du suffrage. Ce ne sont pas 40 % de militants fascistes. Ce sont des électeurs, dans leur pluralité, leurs contradictions, leurs colères parfois diffuses. Le chiffre ne fait pas un camp. Il traduit une dynamique électorale, pas une adhésion dogmatique.
De l’éducation à la rééducation
Le glissement se fait en douceur. Ce n’est pas l’État qui rééduque — pas encore. Ce sont des voix militantes, des éditorialistes, des penseurs engagés qui appellent à « reconstruire la conscience politique » du peuple. Mais derrière ces mots se profile une vieille tentation : celle de la correction idéologique.
L’histoire ne manque pas d’exemples. Dans l’URSS stalinienne, la Chine maoïste ou les régimes khmers rouges, rééduquer signifiait remettre sur la ligne du parti. L’idée était toujours la même : le peuple ne sait pas, il faut donc le guider, voire le contraindre à comprendre. Et quand il résiste, ce n’est plus un peuple, c’est un ennemi.
Quand, dans une démocratie, on commence à dire qu’il faut éduquer le mauvais électeur, c’est qu’on a cessé de le considérer comme citoyen. On ne lui reconnaît plus la légitimité de choisir, mais on lui prête une erreur de jugement. Ce n’est plus une opinion, c’est une pathologie.
Mais si ces électeurs étaient vraiment, comme on l’entend parfois, des fascistes conscients, alors pourquoi parler d’éducation ? Pourquoi évoquer des campagnes pédagogiques ? On n’éduque pas un régime totalitaire. On lui résiste. Et si l’on pense que ces gens sont l’ennemi, alors il faut l’assumer jusqu’au bout.
Ce que trahit ce discours
Ce que ce discours révèle, c’est une élite qui ne supporte plus la démocratie réelle. Celle qui produit des résultats contraires à ses désirs. Celle qui rend possible l’élection de gens qu’elle déteste. Celle qui ne garantit plus que « le bon vote » sera majoritaire.
Ceux qui parlent « d’éduquer » ne défendent pas la démocratie : ils défendent une version conforme du peuple, celle qui pense comme eux. Mais la démocratie ne repose pas sur la conformité, elle repose sur la possibilité du désaccord, même du désaccord radical.
Lorsque vous commencez à dire qu’un électeur doit être « corrigé », c’est que vous avez déjà renoncé à l’idée qu’il puisse simplement penser autrement. L’autre devient suspect. L’opposition devient erreur. Et dans ce monde-là, il n’y a plus de débat, il n’y a que la pédagogie forcée.
Le vote RN, qu’on le veuille ou non, est un symptôme. Il traduit des fractures économiques, territoriales, sociales. Ce n’est pas en leur jetant des leçons de morale qu’on les refermera. On ne combat pas le rejet par la stigmatisation. On ne soigne pas la défiance par le mépris. On ne reconstruit pas une société avec des injonctions.
Une parole effacée mais reçue
Et pourtant, on les entend, ces mots. À la télévision. Sur les plateaux. Dans des débats dits progressistes. Des électeurs RN qualifiés de fascistes. Des appels à la “rééducation politique”. Mais cherchez-les dans la presse, vous ne trouverez rien. Car ces mots, s’ils sont prononcés, ne sont jamais signés. Ils glissent, puis disparaissent. Aucun journaliste ne les cite. Aucun responsable ne les reprend. Et pourtant, ils sont là. Nous les avons tous entendus.
Paradoxalement, ce discours est parfaitement entendu, et intégré, par les électeurs du RN. Ils perçoivent très bien cette dissonance. Ils voient d’un côté les condamnations morales qu’on leur adresse, et de l’autre les silences sur les dérives d’une partie de la gauche radicale. Ils entendent des insultes, des appels à la haine, des provocations — sans sanctions, sans rupture, sans indignation symétrique.
Ce deux poids deux mesures devient pour eux une preuve. La confirmation que le système médiatique et politique ne cherche pas le débat, mais l’humiliation d’une partie du pays. Ils ne croient plus aux journalistes. Ils n’écoutent plus les partis. Pour eux, le système est devenu leur adversaire.
Conclusion
Ceux qui veulent éduquer les électeurs s’imaginent progressistes. Mais ils tiennent un discours autoritaire. Un discours qui nie la souveraineté populaire dès qu’elle contredit leur schéma. Un discours qui n’admet la démocratie que lorsqu’il en sort vainqueur.
Si 40 % des gens étaient vraiment des fascistes organisés, vous ne parleriez pas d’éducation. Vous parleriez de résistance armée. Le fait même que vous en appeliez à des stratégies pédagogiques montre que vous ne croyez pas à ce danger. Vous l’instrumentalisez pour masquer votre dégoût du suffrage.
La démocratie n’est pas un camp. Ce n’est pas une ligne politique. C’est une règle du jeu. Et si vous ne l’acceptez que quand vous gagnez, alors vous êtes déjà sortis du jeu.
Sources sur le vote RN
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Ipsos – Sociologie des électorats (Législatives 2024)
Analyse démographique détaillée : âge, sexe, profession, diplôme des électeurs RN.
https://www.ipsos.com/fr-fr/legislatives-2024/sociologie-des-electorats-legislatives-2024
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Sciences Po – « Le RN n’ira pas plus haut » (Luc Rouban)
Évolution sociale et politique de l’électorat RN, sortie du vote de classe populaire.
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Fondation Jean-Jaurès – Les mutations progressives du vote RN
Étude historique du vote RN depuis 1984, analyse géographique et sociale.
https://www.jean-jaures.org/publication/les-mutations-progressives-du-vote-rassemblement-national/
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Institut Terram – Géographie et sentiment de relégation
Facteurs territoriaux, économiques et émotionnels du vote RN.
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Reporterre – Entretien avec Félicien Faury
Analyse du ressenti électoral RN : des gens qui ne « votent pas leur meilleure part ».
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