Ansugaïros se reposait enfin, après la traversée, dans la clarté douce de Thalethra. La cité s’étendait sur le bord du golfe, ses terrasses baignées d’un vent tiède où le sel et la pierre se mêlaient comme deux souffles d’un même monde. Cryoléa demeurait près de lui, silencieuse, le regard porté vers la mer. Ils ne parlaient guère : leur repos avait quelque chose de sacré, et lorsque le soleil descendait, tout semblait respirer avec eux — la mer, la ville, les oiseaux, jusqu’aux colonnes mêmes qui retenaient la lumière.
« Regarde, Lu-Gal, dit Cryoléa, le vent s’est apaisé. » Il répondit à voix basse : « Peut-être que le monde accepte encore la paix, ne serait-ce qu’un soir. » Leurs mains se frôlèrent, gestes lents d’êtres qui savent combien la douceur est rare. Thalethra, suspendue entre le ciel et l’eau, semblait bénie par le silence.
Mais la paix se rompit. Du large vint un souffle froid, d’abord léger comme un pressentiment, puis de plus en plus lourd. Le roi leva les yeux : une ombre grandissait sur la mer, et l’air perdit sa clarté. Cryoléa se redressa, sentant la menace avant même de la voir. « Ce vent, murmura-t-elle, n’appartient pas au Sud. » Alors, dans un cri qui fendit le ciel, apparut Aile de Cendre, suivi de deux compagnons d’ombre dont les formes semblaient issues du vide entre les mondes.
Les jardins s’assombrirent sous une pluie de poussière noire. Les gardes se barricadèrent, mais le roi fit signe de ne rien faire. « Laissez, dit-il. Ce nom ne doit pas être prononcé dans la peur. » Cryoléa comprit aussitôt. « Aile de Cendre… » souffla-t-elle. Le spectre s’avança, les ailes déployées comme deux voiles déchirées. Sa voix n’était qu’un souffle brûlant : « Lugal-Wanax, le Néant réclame ce qui fut à lui. » Le roi répondit sans trembler : « Le Néant ne peut réclamer que ce que nous cessons d’aimer. »
Alors le sol vibra. L’un des compagnons d’Aile brandit une lance d’oubli, l’autre tenait un fragment de nuit d’où s’échappait un froid sans origine. La Reine leva les bras et chanta le Chant protecteur du Sud : sa voix tissa autour de la cité un cercle de lumière, mince mais tenace, et le vent du Sud se courba sous son appel. Le roi dégaina Altheia et Karaïth se joignit a lui, dont la lame s’illumina d’un feu contenu. Le choc fut total : souffle contre souffle, flamme contre fer, et chaque heurt semblait arracher au monde un éclat de sa substance.
« Replie-toi ! » cria la Reine, mais Lu-Gal répondit : « Tant que la mer respire, je tiendrai » Les ailes d’Aile de Cendre frappèrent la lumière, leurs plumes éclatant en étincelles noires ; les coups du roi fendaient la nuit, mais chaque blessure ouverte dans l’air menaçait de tout absorber. Le chant de la Reine se fit plus grave, et ses paroles refermaient les failles, maintenant le monde en équilibre entre le feu et la cendre.
La bataille dura ce que durent les songes — ni un instant ni une éternité. Les murs du palais ployaient, la mer rugissait comme un animal ancien. Le roi sentit le poids de tous les siècles dans son bras, et frappa. Le fer éclata en lumière, et la brûlure d’Aile de Cendre se transforma en cri. Ses deux compagnons s’effacèrent, dissous dans le vent qu’avait réveillé la Reine. Le ciel reprit un peu de souffle, la mer s’apaisa, mais tout demeurait vibrant, comme si la frontière entre les mondes n’avait tenu qu’à un mot.
Lorsque la tempête retomba, Thalethra était couverte de poussière grise. Le roi, épuisé, s’agenouilla, la lame enfoncée dans la pierre. Autour de lui, les torches s’éteignaient puis se rallumaient une à une, hésitantes. La Reine s’approcha, son visage pâle dans la lumière du soir. « C’est fini, dit-elle. Le vent du Sud revient. » Le roi leva les yeux vers elle. « Fini, non. Le Néant dort, mais il rêve encore. »
Elle posa sa main sur la sienne. Le contact portait à la fois la fatigue et la promesse. « Alors nous veillerons, dit-elle simplement. » Le vent s’éleva, léger, lavant la cendre des colonnes et des arbres. Les oiseaux reparurent dans le ciel, comme sortis d’un long oubli, et la mer retrouva sa couleur de cuivre.
Le roi resta un instant immobile, puis souffla : « Même la cendre, parfois, nourrit le vent. » La Reine hocha la tête. « Et tant qu’il soufflera, le monde restera debout. » Leurs mains se serrèrent sans bruit, tandis que la lumière du soir glissait sur la pierre redevenue tiède. Thalethra, blessée mais vivante, garda en son cœur le souvenir de la nuit où la cendre voulut dominer le souffle, et échoua.
Un regard sur le monde : analyses politiques, historiques, culturelles et explorations de mon univers.
Lire la politique au-delà des postures : analyser ce qui structure vraiment nos sociétés.
Explorer le passé pour comprendre ses fractures et ses héritages.
Découvrir un monde en construction : un espace narratif où se croisent mes créations.
Plonger dans les récits, les arts et les idées qui façonnent l’imaginaire collectif.
