
Un discours séduisant, une pratique inquiétante
Lors du sommet de l’APEC d’octobre 2025, le président chinois Xi Jinping a défendu un « multilatéralisme réel », opposé à celui qu’il juge « exclusif » des puissances occidentales. Son message : la Chine serait le garant d’un ordre économique plus juste, fondé sur la coopération et la souveraineté. Mais pour beaucoup d’observateurs asiatiques, ce discours relève d’un double langage.
Sous des mots d’ouverture, Pékin pratique en réalité une diplomatie du contrôle : accords bilatéraux déséquilibrés, projets d’infrastructure dépendants, pressions économiques ciblées. L’Asie-Pacifique n’y voit pas un nouveau centre de stabilité, mais un empire administratif déguisé en partenaire. Le multilatéralisme chinois n’est pas un cadre d’égalité ; c’est un outil d’influence.
L’illusion d’un leadership coopératif
Depuis la signature du Partenariat économique régional global (RCEP), Pékin prétend incarner la voie du commerce sans idéologie. Pourtant, cette ouverture masque une stratégie méthodique : placer la Chine au cœur des échanges asiatiques. Les routes, ports, câbles et plateformes financés par la Belt and Road Initiative ne sont pas neutres. Ils lient les économies voisines à Pékin par des flux de dettes, de normes techniques et de dépendances logistiques.
Cette politique n’est pas un simple soft power : c’est un hard power économique. La Chine prête, construit, contrôle. Le « multilatéralisme » qu’elle vante n’est qu’une forme sophistiquée d’unilatéralisme : elle fixe les règles, puis invite les autres à les suivre. L’Asie, qui avait d’abord accueilli ce modèle comme une alternative à Washington, commence à y lire une menace pour sa souveraineté.
Les voisins se méfient de plus en plus
Le Vietnam, l’Indonésie, les Philippines ou la Malaisie observent cette montée en puissance avec prudence. Ces États savent que l’interdépendance économique avec Pékin peut vite devenir un levier de chantage politique. Les tensions en mer de Chine méridionale, les pressions sur Taïwan ou les boycotts commerciaux ponctuels rappellent que la Chine parle d’unité tout en cultivant la domination.
Même les pays historiquement proches, comme la Thaïlande ou le Cambodge, commencent à diversifier leurs alliances. Ils multiplient les partenariats avec l’Inde, le Japon ou l’Australie pour éviter la vassalisation économique. Le multilatéralisme selon Xi Jinping séduit sur la scène diplomatique, mais il isole la Chine dans la région. Ses voisins la voient moins comme une puissance stabilisatrice que comme un acteur imprévisible.
Une stratégie minée par son propre succès
L’ironie est cruelle : plus la Chine s’affirme, plus sa politique suscite la défiance. Le pseudo-multilatéralisme qu’elle promeut repose sur une contradiction fondamentale : comment prôner la souveraineté tout en exigeant l’alignement ? Cette logique a déjà fracturé plusieurs projets phares de la Belt and Road, où des États endettés réclament une renégociation.
En Afrique, en Asie centrale ou dans les Balkans, de nombreux gouvernements réévaluent leur dépendance à l’égard de Pékin. La Chine découvre que l’influence achetée par le crédit ne remplace pas la confiance politique. En imposant ses standards, elle a transformé des partenaires en débiteurs, et des alliés en concurrents silencieux.
La peur d’un modèle autoritaire régional
Derrière les débats économiques se cache un enjeu plus profond : la peur d’un ordre chinois autoritaire. Les diplomaties d’Asie du Sud-Est redoutent que l’idéologie du Parti communiste hiérarchie, contrôle, absence de transparence infuse les institutions régionales. Le discours de Xi Jinping sur « la communauté de destin » fascine autant qu’il inquiète.
Ce projet renvoie moins au multilatéralisme onusien qu’à une pyramide d’influence, où chaque État est invité à se reconnaître dans la verticalité chinoise. Le respect mutuel devient obéissance courtoise ; la souveraineté, une concession. Pour les démocraties régionales, comme le Japon ou la Corée du Sud, cette vision sonne comme une régression politique.
Les États-Unis, absents mais toujours centraux
Le retrait américain du sommet de l’APEC n’a pas provoqué la recomposition espérée par Pékin. Au contraire, cette absence a rappelé que, même silencieux, les États-Unis restent le contre-poids nécessaire. Washington n’a pas besoin d’être présent pour que les capitales asiatiques espèrent encore sa protection stratégique.
Les alliances de sécurité (AUKUS, QUAD) se consolident, non parce que les pays aiment la tutelle américaine, mais parce qu’ils redoutent la dépendance chinoise. Le leadership autoproclamé de Pékin produit ainsi l’effet inverse : il renforce la cohésion des puissances régionales autour de la dissuasion.
La Chine face à sa propre rhétorique
Xi Jinping présente la Chine comme un modèle post-occidental, émancipé des règles imposées par Washington ou Bruxelles. Mais cette rhétorique de rupture se heurte à la réalité : la Chine reproduit les codes impériaux qu’elle prétend combattre. Sa diplomatie économique concentre les richesses, impose ses standards, exporte son idéologie du contrôle.
Ce paradoxe affaiblit son autorité morale. Pékin voulait incarner la modernité non-occidentale ; elle apparaît désormais comme une superpuissance conservatrice, défendant sa stabilité intérieure plutôt qu’un projet collectif. Son multilatéralisme ressemble moins à une ouverture qu’à une mise en scène de la centralité chinoise.
Le risque d’un isolement idéologique
Le danger pour la Chine n’est pas seulement diplomatique, mais culturel et symbolique. En voulant imposer sa version du monde, elle ferme la porte à la réciprocité. La culture chinoise fascinait autrefois par sa profondeur ; aujourd’hui, son usage politique suscite la méfiance. Les pays voisins craignent moins la force économique de la Chine que l’emprise idéologique de son pouvoir.
Le multilatéralisme, vidée de sens, devient un slogan. La Chine s’y enferme elle-même, prisonnière de son image. Plus elle parle d’unité, plus elle révèle sa solitude.
Conclusion
Le « multilatéralisme réel » de Xi Jinping n’est pas un projet d’équilibre, mais une stratégie d’hégémonie déguisée. En promettant la coopération, la Chine redéfinit la dépendance. Et plus elle prétend libérer l’Asie du poids occidental, plus elle inquiète par son autoritarisme masqué.
Le véritable danger n’est pas qu’elle dépasse les États-Unis, mais qu’elle détruise la confiance multilatérale qui fonde les relations internationales. Si le monde adopte ce modèle, il ne restera plus de partenaires : seulement des puissances qui, chacune, prétendront parler au nom des autres.
Sources
- Reuters – As Trump skips APEC, China’s Xi fills the void with message on trade
- Nikkei Asia – Asia-Pacific wary of China’s economic dominance
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China’s ‘true multilateralism’ as an alternative to Washington — East Asia Forum.
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China Power: As Beijing plays up global peacemaker role, scepticism lingers in Southeast Asia — Channel News Asia.
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