Le silence de Karsumer

Les Grands Rois des Hommes restaient encore sur cette terre, le temps de prendre rendez-vous avec leur propre destinée. Deux mois passèrent sur le monde, dans un silence étrange, suspendu entre la lumière et la poussière. Les jours s’étiraient, pareils à des souffles fatigués, et les nuits semblaient plus vastes que jamais. Les vents s’étaient tus, les rivières ralentissaient, et la terre, vidée de ses chants, retenait son dernier souffle.
La Grande Reine, seule sur les terrasses du palais, méditait longuement. Chaque soir, elle levait les yeux vers les étoiles et les questionnait sans relâche. Leur éclat vacillant ressemblait à un langage perdu, à une parole que les dieux n’osaient plus prononcer. Dans la clarté tremblante du firmament, elle cherchait encore des signes, une réponse, un fil qui lui dirait que le monde n’était pas tout à fait brisé. Mais le ciel demeurait muet. Seul le vent, tiède et poussiéreux, glissait dans ses cheveux et lui murmurait que l’espoir s’amenuisait.
Dans les jardins suspendus de Karsumer, la Princesse renarde marchait lentement, la tête basse. Elle se languissait de ne pas avoir auprès d’elle son ami, parti vers d’autres terres. Chaque pas qu’elle faisait résonnait dans un silence trop grand pour elle. Les fleurs s’étaient fanées, les bassins ne reflétaient plus que la pâleur du ciel, et le parfum des roses mortes se mêlait à la poussière. Parfois, elle s’arrêtait sous une arche et fermait les yeux, espérant entendre sa voix portée par la brise. Mais seul le vent lui répondait, avec la douceur cruelle des souvenirs.
La Princesse des Écumes, leur fille, demeurait dans la capitale, dans le grand palais du Roi des Hommes. Trop jeune pour accompagner son père, elle restait seule dans les salles où l’écho de ses pas semblait plus vivant que le présent. Les vastes couloirs étaient baignés d’une lumière d’or mourant. Elle passait des heures à contempler les mosaïques qui racontaient les exploits anciens, les batailles et les alliances d’autrefois. Mais ces images lui semblaient désormais appartenir à un autre monde. Elle se souvenait de la voix de son père, de ses gestes lents et forts, et de son regard quand il la quittait. Dans ce souvenir, elle trouvait à la fois la force et la peine. La séparation les blessait tous deux, un lien tendu à travers la distance et le silence.
Sirena, la Reine du Royaume marin, ne supportait plus la chaleur des terres. Le souffle du désert gagnait chaque jour sur la mer, asséchant les sources, brûlant les prairies, et effaçant les traces des pluies anciennes. L’air lui faisait mal, et la lumière lui pesait. Mais c’était surtout la séparation d’avec sa fille qui la rongeait. Le manque d’elle l’épuisait, comme si son propre cœur s’était échoué loin de son corps. Alors, un matin où l’aube paraissait plus rouge que l’ordinaire, elle s’avança seule vers les canaux. Elle marcha lentement, ses voiles effleurant les pierres chaudes, et s’arrêta devant les eaux. Là, elle ferma les yeux, murmura le nom de sa fille et celui du roi, puis descendit doucement dans le canal. L’eau l’enveloppa sans bruit, et dans un dernier frisson de lumière, elle disparut. Ce jour-là, on dit que la mer, au loin, s’éleva d’un souffle, comme pour accueillir sa reine revenue à elle.
Sémiramis, la Reine du Levant, demeurait auprès de la Grande Reine. Ensemble, elles veillaient sur la ville déclinante. Leurs pas résonnaient dans les couloirs vides, entre les colonnes d’or terni et les jardins où plus rien ne fleurissait. Le cœur de la Grande Reine était agité, et la clarté de son regard diminuait chaque nuit un peu plus. Autour d’elles, Karsumer s’éteignait : les torches vacillaient, les musiciens se taisaient, et même les étoiles semblaient hésiter à se lever.
Sous les deux lunes, la cité du Levant s’enfonçait dans un sommeil sans fin. Le vent s’était arrêté, les flots s’étaient tus, et la lumière des astres s’effaçait sur les pierres. Alors, dans cette immobilité sacrée, on eût dit que le monde entier retenait son souffle, craignant que le moindre bruit ne brise ce qu’il restait encore de la gloire des rois.

Un regard sur le monde : analyses politiques, historiques, culturelles et explorations de mon univers.

Lire la politique au-delà des postures : analyser ce qui structure vraiment nos sociétés.

Explorer le passé pour comprendre ses fractures et ses héritages.

Découvrir un monde en construction : un espace narratif où se croisent mes créations.

Plonger dans les récits, les arts et les idées qui façonnent l’imaginaire collectif.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut