
Ils restèrent quelques jours à Karsumer, sous la protection de la Reine Sémiramis. La cité, vaste et resplendissante, semblait ignorer encore le poids du mal qui approchait, mais déjà les oiseaux du Levant volaient plus bas et les prêtres du Temple du Soleil parlaient à voix basse. Sémiramis avait envoyé des détachements de soldats enquêter dans les provinces voisines, là où les sables mordaient les routes et où les eaux des canaux s’éteignaient plus tôt qu’à l’ordinaire. Les parfums d’encens ne masquaient plus la peur qui flottait dans les cours, et même les lions de pierre semblaient veiller d’un œil inquiet sur les portiques du palais.
Ansugaisos, lui, ne trouvait pas le repos. Chaque nuit, il descendait seul vers les rives jumelles des fleuves sacrés de Karsumer : Ušumgal Idigna, le Dragon Rapide, et Ušumgal Buranun, le Dragon Large. Là, dans le murmure de leurs eaux mêlées, il croyait entendre une voix ancienne — non celle des hommes, mais celle de la terre. Les fleuves lui parlaient. Ils lui disaient que leurs lits s’amincissaient, que leurs sources perdaient la mémoire, que sous la surface montait une chaleur invisible. Leurs courants, d’ordinaire limpides, portaient désormais une teinte plus sombre, comme si le sang du monde s’y mêlait.
Une nuit, alors que la lune s’était voilée, Ansugaisos comprit ce qu’ils murmuraient vraiment. Leurs deux voix, unies dans un même frémissement, formaient une prophétie :
« Le mal vient du Sud. Là où la verdure se teint de rouge, là où le vent brûle les graines. Le désert marche, et rien ne l’arrête. »
Le roi resta longtemps immobile, la tête penchée vers les eaux, jusqu’à ce que leurs reflets s’éteignent et que la nuit reprenne son silence. Alors il sut que l’équilibre du monde venait de se rompre.
Le lendemain, Zanakélos, Roi d’Afrique, vint le trouver. Ses traits étaient fermés, son regard lourd de pressentiments, et sa voix portait la gravité des terres anciennes. « Mes éclaireurs ont vu les plaines se flétrir, dit-il. Là où mes rivières nourrissaient les terres, la poussière a pris racine. Les collines qui portaient des fleurs portent désormais des cendres. » Ansugaisos hocha la tête. « Alors le signe est certain, répondit-il. Le Néant descend par les sables. Il faut que tu retournes vers ton royaume et que tu cherches la source de cette brûlure. »
Zanakélos posa une main sur l’épaule du Roi du Crépuscule. « Si la lumière tombe ici, elle tombera partout. Mais je jure sur le feu de ma lignée que je saurai ce qui corrompt nos terres. » Puis il partit, suivi de ses cavaliers de cuivre, en direction du couchant rouge. Leurs silhouettes s’effacèrent lentement dans la poussière du désert, pareilles à des flammes qui s’éteignent.
Et Ansugaisos resta seul au bord des fleuves, écoutant Ušumgal Idigna et Ušumgal Buranun gémir sous la lune. Leurs voix s’affaiblissaient déjà, et dans le murmure des eaux, il crut percevoir non plus le langage du monde, mais son dernier soupir. Alors il comprit que le temps de la parole s’achevait, et que bientôt viendrait celui du silence.
Un regard sur le monde : analyses politiques, historiques, culturelles et explorations de mon univers.
Lire la politique au-delà des postures : analyser ce qui structure vraiment nos sociétés.
Explorer le passé pour comprendre ses fractures et ses héritages.
Découvrir un monde en construction : un espace narratif où se croisent mes créations.
Plonger dans les récits, les arts et les idées qui façonnent l’imaginaire collectif.