
On entend souvent que les réseaux sociaux ont transformé la culture en un espace horizontal, où chacun peut donner son avis et se prétendre critique. Selon cette vision, l’époque des “sachants” serait révolue : place à une multitude de voix, toutes mises au même niveau. Mais cette représentation flatteuse pour l’ego collectif ne correspond pas à la réalité. La culture, au sens institutionnel et savant, reste fondamentalement hiérarchique. On ne peut pas confondre ceux qui produisent du savoir avec ceux qui le diffusent ou le commentent.
I. L’illusion d’une culture horizontale
Les réseaux sociaux créent une apparence d’égalité. Tout utilisateur peut publier un fil sur l’histoire, une vidéo scientifique ou un résumé d’ouvrage. L’audience, mesurée en “likes” et en partages, semble se substituer à la légitimité traditionnelle des institutions académiques.
Mais cette illusion a ses limites. Diffuser n’est pas produire. Derrière chaque vidéo, chaque thread “pédagogique”, il y a presque toujours des sources issues d’ouvrages spécialisés, de recherches universitaires ou de travaux institutionnels. Sans ce socle, la vulgarisation se réduit à des opinions personnelles, souvent approximatives.
II. Le rôle nécessaire des sachants
La culture institutionnelle repose d’abord sur ceux qui créent de la connaissance. Chercheurs, universitaires, conservateurs, archéologues, linguistes, historiens… Ce sont eux qui consacrent leur vie à établir, vérifier, et consolider des savoirs. Leur travail est lent, parfois aride, mais il donne à la culture son assise solide.
Sans ces producteurs, il n’y aurait rien à vulgariser. Un vulgarisateur peut faire briller un sujet, mais il ne crée pas la substance. Étienne Klein, physicien et communicateur apprécié, ne serait pas écouté s’il n’était pas d’abord enraciné dans une recherche scientifique exigeante. Les musées, les bibliothèques et les laboratoires jouent le même rôle : ils constituent le socle qui permet ensuite la diffusion.
III. La fonction des vulgarisateurs : utile mais secondaire
Il ne s’agit pas de mépriser le rôle des vulgarisateurs. Ils sont précieux, car ils traduisent des travaux complexes en un langage accessible. Leur mission est de capter l’attention, d’éveiller l’intérêt, parfois de donner envie d’aller plus loin.
Mais leur fonction reste distincte de celle des chercheurs. Ils ne produisent pas de savoir nouveau, ils le transmettent. Dans le meilleur des cas, ils le rendent attractif et compréhensible. Dans le pire, ils le simplifient à l’excès, voire le déforment. C’est pourquoi les savants eux-mêmes peuvent apprécier un vulgarisateur qui suscite des vocations, tout en rappelant que son rôle est secondaire.
IV. Une hiérarchie assumée et nécessaire
La culture ne peut pas fonctionner sans hiérarchie. Il faut un socle producteur et des relais diffuseurs. Les réseaux sociaux donnent l’illusion que toutes les voix se valent, mais ce n’est pas vrai. Les critiques les plus suivis sur Internet ne pourraient exister sans les chercheurs, écrivains, scientifiques ou institutions qui alimentent leurs contenus.
En réalité, les réseaux n’ont pas aboli la hiérarchie culturelle : ils l’ont rendue plus visible. La dépendance des vulgarisateurs au savoir institutionnel saute aux yeux dès qu’ils oublient leurs sources. Le couple “sachants/diffuseurs” est indissociable : les premiers produisent, les seconds transmettent.
Conclusion
Les réseaux sociaux n’ont pas détruit la critique culturelle : ils l’ont transformée. Ils donnent une place nouvelle aux diffuseurs, mais ne remplacent pas les producteurs. La hiérarchie demeure, même si elle est moins visible à l’œil nu.
La vraie démocratisation de la culture ne passe donc pas par l’illusion d’une égalité totale entre toutes les paroles. Elle passe par une meilleure articulation entre ceux qui produisent le savoir et ceux qui le vulgarisent. Les réseaux sociaux ne sont pas la fin des sachants, mais une nouvelle scène où leur rôle reste indispensable, même si d’autres, plus bruyants, occupent momentanément la lumière.
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