Introduction
Lors de son audition devant le Sénat, Pierre-Édouard Stérin a réaffirmé son souhait de voir triompher une droite libérale-conservatrice en France. Cette ambition s’inscrit dans une stratégie plus large visant à influencer durablement la vie politique française. Le débat s’est largement concentré sur les questions de financement, d’influence ou sur les thèmes culturels associés à ce projet. Pourtant, la principale faiblesse de cette vision se situe peut-être ailleurs.
Le problème n’est pas tant le conservatisme culturel que le libéralisme économique qui l’accompagne. Car ce projet repose sur une hypothèse discutable : celle selon laquelle le peuple français pourrait durablement adhérer à une réduction du rôle de la puissance publique dans l’économie et dans la société.
Or l’histoire politique française raconte souvent l’inverse. Depuis des siècles, les crises, les tensions sociales et les difficultés économiques produisent généralement une même réaction : une demande d’intervention publique. Les Français critiquent régulièrement leurs gouvernements, leurs administrations ou leurs dirigeants, mais cette critique débouche rarement sur une demande de retrait de l’État. Elle se traduit plus souvent par une exigence d’action.
C’est cette réalité sociologique que le projet de Pierre-Édouard Stérin semble sous-estimer.
Le peuple français n’est pas un peuple libéral
L’une des erreurs les plus fréquentes consiste à confondre méfiance envers les gouvernants et adhésion au libéralisme. Or ces deux phénomènes sont très différents.
Les Français figurent parmi les peuples occidentaux les plus critiques à l’égard de leurs responsables politiques. Cette défiance est régulièrement mesurée par les enquêtes d’opinion. Pourtant, elle ne s’accompagne pas d’un rejet comparable de l’intervention publique.
Cette particularité s’explique en partie par l’histoire du pays. Depuis l’Ancien Régime, puis la Révolution, le Consulat, l’Empire, la République ou le gaullisme, l’État occupe une place centrale dans l’organisation nationale. Les grandes infrastructures, l’éducation, les transports, l’aménagement du territoire ou l’industrie ont souvent été associés à l’action de la puissance publique.
Cette tradition a produit une culture politique particulière. Dans de nombreux pays anglo-saxons, la question centrale est souvent de savoir jusqu’où l’État peut intervenir. En France, la question est fréquemment différente : pourquoi l’État n’intervient-il pas davantage ?
Cette logique dépasse largement les clivages politiques classiques. Elle se retrouve à droite, à gauche et parfois même chez des électeurs qui se disent hostiles à la bureaucratie. Beaucoup de Français souhaitent moins de paperasse ou moins de complexité administrative, mais cela ne signifie pas qu’ils souhaitent moins de puissance publique.
Le peuple français demeure profondément marqué par l’idée que l’État doit agir lorsque des problèmes collectifs apparaissent. C’est cette culture politique qui rend difficile l’implantation durable d’un véritable libéralisme économique de masse.
Les colères populaires réclament toujours davantage d’État
L’observation des mouvements sociaux récents permet de comprendre cette réalité.
Lorsque des hôpitaux manquent de personnel, les manifestants ne réclament pas davantage de concurrence entre établissements. Ils demandent des recrutements, des investissements et une intervention publique. Lorsque des écoles se dégradent, les revendications portent sur les travaux, les moyens ou les effectifs.
Les mouvements lycéens constituent un exemple révélateur. Dans de nombreux établissements, les blocages sont provoqués par des bâtiments vétustes, des problèmes de chauffage, d’isolation ou d’entretien. Les élèves ne réclament pas la privatisation des établissements. Ils réclament au contraire que l’État ou les collectivités interviennent pour réparer et moderniser les infrastructures.
Le même phénomène apparaît dans les territoires touchés par la désindustrialisation. Les habitants demandent rarement un retrait de la puissance publique. Ils réclament des politiques industrielles, des investissements ou des mesures de protection économique.
L’agriculture fournit un autre exemple. Les crises agricoles débouchent généralement sur des demandes d’aides, de régulation ou d’intervention gouvernementale. Les producteurs contestent souvent certaines politiques publiques, mais ils n’appellent pas à la disparition de l’action de l’État.
Même les mouvements les plus critiques envers les institutions suivent souvent cette logique. Ils dénoncent l’inaction des pouvoirs publics bien plus qu’ils ne réclament leur retrait.
Le réflexe populaire français consiste donc généralement à adresser une demande à l’État. Lorsque survient une crise, la question posée est souvent : « Pourquoi les pouvoirs publics n’agissent-ils pas ? » Cette réalité entre directement en contradiction avec la philosophie libérale qui privilégie davantage les mécanismes de marché et les initiatives privées.
Le conservatisme culturel ne remplace pas les intérêts matériels
Les partisans d’une droite libérale-conservatrice considèrent souvent que les questions culturelles peuvent constituer le principal moteur de la mobilisation politique.
L’immigration, la sécurité, l’autorité ou certaines questions sociétales occupent effectivement une place importante dans le débat public. Ces thèmes mobilisent des électeurs et influencent les résultats électoraux. Les ignorer serait une erreur.
Mais il est tout aussi risqué de croire qu’ils suffisent à eux seuls à structurer durablement une majorité politique.
Les électeurs ne vivent pas uniquement dans le domaine des idées ou des valeurs. Ils vivent également dans une réalité matérielle faite de salaires, de logement, de transports, d’éducation ou de services publics. Ces préoccupations demeurent centrales même lorsque les débats culturels occupent le devant de la scène.
Un électeur peut souhaiter davantage de fermeté en matière de sécurité tout en réclamant davantage d’investissements publics. Il peut être conservateur sur certaines questions culturelles tout en étant favorable à une forte intervention économique de l’État.
Cette combinaison est beaucoup plus fréquente qu’on ne le croit. Elle explique d’ailleurs certaines difficultés rencontrées par les projets politiques cherchant à associer un conservatisme culturel fort à un programme économique très libéral.
Les thèmes culturels peuvent permettre de gagner une élection. Ils permettent plus difficilement de faire accepter des politiques économiques perçues comme contraires aux intérêts matériels d’une partie importante de la population.
Le conservatisme culturel ne supprime donc pas les attentes économiques. Il ne fait pas disparaître les demandes de protection, d’investissement ou d’intervention publique. Il coexiste avec elles.
C’est précisément ce que semble sous-estimer une partie de la droite libérale contemporaine.
Un projet conçu par les élites pour les élites
La contradiction fondamentale du projet porté par Pierre-Édouard Stérin se situe probablement ici.
Sa vision du monde est largement façonnée par son expérience d’entrepreneur et d’investisseur. Ce parcours n’a rien d’illégitime. Mais il produit nécessairement une perception particulière des problèmes économiques et sociaux.
Dans les milieux entrepreneuriaux, la réduction des contraintes réglementaires, la baisse de la fiscalité ou le renforcement de l’initiative privée apparaissent souvent comme des priorités évidentes. Ces préoccupations correspondent à une réalité vécue par les acteurs économiques.
La difficulté apparaît lorsqu’elles sont présentées comme les aspirations naturelles de l’ensemble du pays.
Le rejet des élites politiques ne signifie pas automatiquement une adhésion aux idées économiques des élites entrepreneuriales. Or c’est souvent cette confusion qui traverse les projets de droite libérale.
Une partie importante de la population critique les gouvernements, les administrations ou certaines institutions. Mais cette critique débouche fréquemment sur une demande d’action publique plus efficace plutôt que sur une demande de retrait de l’État.
Le projet de Stérin semble parfois confondre ces deux phénomènes. Il interprète le mécontentement populaire comme une preuve d’adhésion potentielle au libéralisme alors qu’il traduit souvent une frustration face à une puissance publique jugée inefficace.
Cette erreur d’analyse risque de produire un décalage croissant entre le programme proposé et les attentes réelles du pays.
Conclusion
Le principal problème du projet de Pierre-Édouard Stérin n’est peut-être ni son conservatisme culturel ni même son orientation à droite. Sa faiblesse fondamentale réside davantage dans sa lecture de la société française.
En défendant une droite libérale-conservatrice, il semble partir du principe que les Français souhaitent un recul significatif de l’intervention publique. Or l’histoire politique du pays montre souvent l’inverse. Les crises économiques, sociales ou territoriales produisent généralement une demande d’action de l’État plutôt qu’une demande de retrait.
Les questions culturelles peuvent mobiliser une partie de l’électorat. Elles ne suffisent cependant pas à effacer les attentes matérielles qui structurent profondément la vie politique française.
Le peuple français critique régulièrement ses gouvernants. Mais il continue souvent à voir dans la puissance publique l’outil principal capable de résoudre les problèmes collectifs. C’est cette réalité que le projet de Pierre-Édouard Stérin risque de rencontrer lorsqu’il se confronte non plus aux idées, mais au pays réel.
Pour en savoir plus
Les rapports entre culture politique française, intervention de l’État et libéralisme économique font l’objet de nombreux débats depuis plus de deux siècles. Les ouvrages suivants permettent de comprendre pourquoi la puissance publique conserve une place centrale dans l’imaginaire politique français, bien au-delà des clivages partisans.
Pierre Rosanvallon — L’État en France de 1789 à nos jours
Une référence incontournable pour comprendre la construction historique de l’État français et sa place particulière dans la société.
René Rémond — Les droites en France
Un classique qui retrace les différentes traditions de la droite française et montre leurs rapports souvent ambigus avec le libéralisme économique.
Pierre Birnbaum — La France imaginée
Une réflexion sur la singularité du modèle politique français et sur le rôle structurant de l’État dans la vie nationale.
Nicolas Baverez — Les Trente Piteuses
Une critique du modèle français qui permet aussi de comprendre pourquoi les réformes libérales rencontrent souvent de fortes résistances sociales.
Marcel Gauchet — La Révolution des pouvoirs
Une analyse de longue durée des rapports entre démocratie, État et société en France, utile pour saisir les racines profondes de l’interventionnisme français.
Comprendre le monde à sa racine entre éclats d’histoire, failles stratégiques, mémoires tues et formes vivantes de culture.
Une traversée des siècles pour retrouver ce qui, dans le tumulte, nous tient encore debout.
Voir au-delà des discours là où se forment les véritables structures du pouvoir.
Revenir aux lignes de fracture pour comprendre ce que le passé laisse en héritage.
Entrer dans un monde en construction un espace où les récits se tissent.
Suivre les lignes de force de l’imaginaire entre arts, formes, symboles et récits.
Explorer d’autres temps
Chaque époque porte ses fractures, ses héritages, ses éclats. Si un mot, une idée, une intuition vous a frappé dans ce texte, alors peut-être trouverez-vous un écho plus ancien, ou plus brûlant, dans l’un des chemins suivants.
Là où sont nées les cités, la loi, la guerre, et les dieux.
Des siècles de royaumes, de serments, et de peurs partagées.