Depuis plusieurs années, les BRICS cherchent à se présenter comme une alternative politique et économique à l’Occident. À l’origine simple regroupement entre le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud, le bloc ambitionne désormais d’incarner un “Sud global” capable de rivaliser avec le G7 et les institutions dominées par les puissances occidentales. L’élargissement officialisé en 2024, avec l’arrivée de pays comme l’Arabie saoudite, l’Iran, l’Égypte ou l’Éthiopie, a été présenté comme la preuve de cette montée en puissance.
Sur le papier, l’opération impressionne. Les BRICS élargis représentent une part immense de la population mondiale, disposent de ressources énergétiques majeures et couvrent désormais plusieurs zones stratégiques du globe. Le groupe veut projeter l’image d’un monde “post-occidental” où les puissances émergentes auraient enfin trouvé un cadre politique capable de contester l’influence américaine.
Mais cette expansion cache une fragilité profonde. Plus les BRICS intègrent de nouveaux membres, plus ils deviennent politiquement hétérogènes. Chaque nouvel entrant apporte ses propres priorités, ses rivalités régionales et ses intérêts contradictoires. Le groupe gagne du poids symbolique, mais perd progressivement en cohérence stratégique. Derrière l’image d’un bloc en pleine ascension apparaît surtout une coalition extrêmement divisée, incapable de transformer sa masse démographique et économique en véritable puissance politique coordonnée.
L’élargissement pose donc une question centrale : les BRICS peuvent-ils réellement devenir une alternative géopolitique crédible ou risquent-ils au contraire de se dissoudre dans leurs propres contradictions ?
Une stratégie largement portée par la Chine
L’élargissement des BRICS est avant tout une initiative soutenue par Pékin. La Chine voit dans ce groupe un outil diplomatique capable d’étendre son influence mondiale sans créer officiellement une alliance directement dominée par elle. En multipliant les adhésions, Pékin cherche à transformer les BRICS en vitrine politique du “Sud global”.
L’objectif est multiple. Il s’agit d’abord d’afficher une masse démographique et géographique impressionnante face au G7. Ensuite, la Chine veut consolider ses soutiens dans les institutions internationales, notamment à l’ONU. Enfin, Pékin cherche à installer l’idée que l’Occident n’est plus le seul centre du système mondial.
Cette stratégie permet aussi à la Chine de construire un réseau d’influence parallèle aux structures dominées par Washington. Les BRICS deviennent alors un espace diplomatique où Pékin peut apparaître comme le moteur principal d’un monde multipolaire.
La Russie soutient également cet élargissement, mais dans une logique différente. Depuis la guerre en Ukraine et les sanctions occidentales, Moscou cherche à démontrer qu’elle n’est pas isolée. Les sommets BRICS offrent au Kremlin une vitrine diplomatique où la Russie peut afficher des partenariats internationaux malgré les tensions avec l’Occident.
Mais derrière cette convergence apparente se cachent déjà des intérêts divergents. La Chine voit les BRICS comme un instrument de puissance à long terme. La Russie y voit surtout un outil diplomatique destiné à compenser son isolement. Cette différence illustre déjà les limites structurelles du groupe.
Des nouveaux membres aux intérêts incompatibles
L’entrée de nouveaux pays renforce certes le poids symbolique des BRICS, mais elle accentue aussi leur hétérogénéité interne. Chaque adhésion apporte des intérêts nationaux parfois totalement incompatibles avec ceux des autres membres.
L’Arabie saoudite veut diversifier ses partenariats internationaux et réduire partiellement sa dépendance stratégique aux États-Unis. Mais le royaume reste profondément intégré au système financier et sécuritaire américain. Son économie dépend encore largement du pétrodollar, tandis que ses équipements militaires proviennent principalement de Washington.
L’Iran poursuit une logique presque inverse. Téhéran voit dans les BRICS un moyen de contourner son isolement diplomatique et les sanctions occidentales. Son adhésion possède une dimension beaucoup plus explicitement anti-occidentale.
Le problème est évident : l’Arabie saoudite et l’Iran restent des rivaux majeurs au Moyen-Orient. Leur confrontation pour l’influence régionale ne disparaît pas parce qu’ils siègent dans la même organisation. Elle risque au contraire de se déplacer au cœur même du bloc.
La situation est comparable entre l’Égypte et l’Éthiopie. Le différend autour du barrage de la Renaissance et du contrôle des eaux du Nil constitue l’un des dossiers géopolitiques les plus sensibles d’Afrique. Là encore, les BRICS accueillent simultanément deux puissances engagées dans une rivalité stratégique importante.
Même les membres historiques restent divisés. La Chine et l’Inde entretiennent des tensions frontalières récurrentes et une compétition majeure pour le leadership asiatique. New Delhi refuse de transformer les BRICS en simple instrument de la politique chinoise et cherche à préserver son autonomie stratégique.
Cette accumulation de contradictions rend extrêmement difficile toute stratégie commune. Les BRICS apparaissent moins comme un bloc cohérent que comme une juxtaposition de puissances cherchant chacune à utiliser le groupe à son avantage.
Le problème central de la gouvernance
La faiblesse institutionnelle des BRICS constitue probablement leur principale limite. Contrairement à l’Union européenne, le groupe ne dispose pas de mécanismes solides capables d’imposer une ligne commune. Il n’existe ni parlement, ni commission exécutive, ni véritable structure supranationale. Les décisions reposent essentiellement sur le consensus.
Avec cinq membres, cet équilibre était déjà fragile. Avec dix pays aux intérêts parfois opposés, il devient extrêmement difficile à maintenir. Chaque élargissement augmente mécaniquement les risques de paralysie diplomatique.
Cette absence de gouvernance commune explique pourquoi les BRICS produisent souvent davantage de déclarations symboliques que de véritables politiques coordonnées. Les annonces autour d’une monnaie commune ou d’un système financier alternatif au dollar restent largement théoriques précisément parce que les membres ne partagent pas les mêmes priorités économiques.
La Chine souhaite réduire la domination du dollar pour renforcer l’usage international du yuan. L’Inde refuse toute dépendance monétaire envers Pékin. L’Arabie saoudite reste liée au système pétrolier libellé en dollars. Le Brésil cherche surtout des débouchés commerciaux. Chaque puissance avance selon sa propre logique nationale.
Cette fragmentation réduit fortement la capacité d’action réelle du groupe. Les BRICS fonctionnent davantage comme une plateforme diplomatique flexible que comme une véritable alliance stratégique.
Le piège du poids symbolique
Les défenseurs de l’élargissement mettent souvent en avant les chiffres. Les BRICS élargis représentent plus de la moitié de la population mondiale et une part considérable du PIB mondial en parité de pouvoir d’achat. Leur présence couvre désormais presque tous les continents.
Mais ces données peuvent être trompeuses. La puissance géopolitique ne dépend pas uniquement du nombre ou du poids économique brut. Elle repose aussi sur la cohésion stratégique, la coordination politique et l’existence d’intérêts réellement communs.
Le G7 reste beaucoup plus restreint numériquement, mais il bénéficie d’un niveau de coordination économique, militaire et diplomatique sans comparaison avec celui des BRICS. Les puissances occidentales partagent des structures d’alliance et des mécanismes institutionnels relativement stables. Les BRICS, eux, restent un ensemble extrêmement dispersé.
Cette différence explique pourquoi de nombreux analystes occidentaux observent l’élargissement avec une relative sérénité. Pour beaucoup d’entre eux, cette expansion fragilise davantage le groupe qu’elle ne le renforce. Plus les membres sont nombreux et divisés, plus les projets communs deviennent difficiles à concrétiser.
Les promesses de monnaie alternative ou de bloc économique autonome apparaissent alors beaucoup moins crédibles qu’annoncé. L’élargissement impressionne médiatiquement, mais il accentue aussi l’image d’un bloc hétéroclite incapable de dépasser ses rivalités internes.
Des précédents historiques peu rassurants
L’histoire montre régulièrement les limites des coalitions trop larges. Plus un ensemble politique intègre des acteurs aux intérêts divergents, plus il devient difficile de maintenir une ligne commune durable.
La Sainte-Alliance du XIXᵉ siècle réunissait plusieurs monarchies européennes autour d’un projet conservateur commun. Pourtant, les divergences stratégiques ont rapidement affaibli cette coalition. La Ligue arabe offre un autre exemple de regroupement vaste mais souvent paralysé par les rivalités internes entre ses membres.
Même l’Union africaine peine régulièrement à parler d’une seule voix malgré son ambition continentale. L’absence de cohésion politique réduit fortement sa capacité d’influence internationale.
Les BRICS risquent de suivre une trajectoire comparable. Leur élargissement donne l’image d’une puissance montante, mais cette extension réduit simultanément leur cohérence stratégique.
Conclusion
L’élargissement des BRICS constitue incontestablement un succès symbolique pour la Chine et pour les puissances qui souhaitent promouvoir un ordre international moins dominé par l’Occident. Le groupe gagne en visibilité, en poids démographique et en portée géographique.
Mais cette expansion accentue aussi les contradictions internes d’un bloc déjà profondément fragmenté. Plus les BRICS intègrent de nouveaux membres, plus les rivalités s’accumulent et plus la gouvernance devient complexe. Le groupe risque alors de se transformer en simple vitrine diplomatique incapable de produire une véritable stratégie commune.
En géopolitique, le nombre ne suffit pas. La puissance repose aussi sur la cohésion, les intérêts partagés et la capacité d’action collective. Or ce sont précisément ces éléments que l’élargissement des BRICS fragilise aujourd’hui.
Pour en savoir plus
Pour approfondir les tensions internes des BRICS, les stratégies chinoises derrière l’élargissement du bloc et les limites structurelles d’une coalition aussi hétérogène, ces analyses permettent de replacer le sujet dans une perspective géopolitique plus large.
- The BRICS and the Future of Global Order — Amitav Acharya
L’auteur analyse la capacité réelle des BRICS à remodeler l’ordre international et montre pourquoi leurs divisions internes limitent leur portée politique. - The New BRICS and the Future of Global South Politics — Matthew Bishop et Simon Curtis
Cet ouvrage revient sur l’élargissement récent des BRICS et explique comment les rivalités entre membres compliquent la construction d’une stratégie commune. - Council on Foreign Relations — What Are the BRICS?
Cette synthèse détaille les objectifs du groupe, ses contradictions économiques et les raisons pour lesquelles les BRICS restent davantage un forum diplomatique qu’une véritable alliance.
https://www.cfr.org - Carnegie Endowment — BRICS Expansion and Its Contradictions
L’étude montre que l’élargissement renforce le poids symbolique des BRICS tout en accentuant leurs difficultés de gouvernance et leurs tensions géopolitiques internes.
https://carnegieendowment.org - IFRI — Les BRICS peuvent-ils devenir un contrepoids au G7 ?
Cette analyse française examine les ambitions stratégiques des BRICS et explique pourquoi leur manque de cohésion limite leur crédibilité face aux puissances occidentales.
https://www.ifri.org
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