Le départ du Wanax Lugal

Alors que les esprits chantaient encore dans les couloirs du palais, leurs voix résonnant contre les pierres anciennes comme des échos venus d’un autre âge, le Wanax Lugal se leva lentement. Sa silhouette se détacha du cercle des présents avec une gravité calme, et lorsqu’il parla, sa voix demeura douce mais ferme, comme celle d’un homme qui accepte enfin ce qu’il ne peut plus repousser.

— Je dois partir, dit-il. Une Swapnamsar m’appelle.

Le silence tomba aussitôt sur la salle, non comme une rupture brutale, mais comme une suspension du monde lui-même. Même les chants des esprits semblèrent s’éloigner dans les profondeurs du palais, et chacun comprit que ces paroles ne relevaient ni d’un désir passager ni d’une simple décision, mais d’un appel ancien auquel nul Wanax ne pouvait se soustraire.

La Wanax Lugal se redressa face à lui. Ses mains tremblaient légèrement, comme si son cœur refusait ce que son esprit avait déjà accepté, mais son regard demeurait clair et digne. Elle ne tenta pas de retenir ses larmes, mais elle ne recula pas non plus, et cette douleur qu’elle acceptait sans détourner les yeux rendait sa présence encore plus forte.

La lugal qui le tenait encore dans ses bras courba lentement la tête contre lui, comme pour lui montrer silencieusement qu’elle acceptait son départ malgré la souffrance qu’il provoquait en elle. Ce geste simple contenait plus de vérité que de longues paroles, et Tengaros sentit cette douleur jusque dans son propre cœur.

C’est alors que la Wanax Lugal Kadingirra-Saphira entra dans la pièce. Nul ne sut depuis combien de temps elle se trouvait là, ni si elle avait assisté à toute la scène avec Cryoléa ou si elle venait seulement d’apparaître. Sa présence semblait appartenir à un autre rythme du monde, comme si elle avait attendu le moment exact où elle devait se montrer.

Elle s’approcha de lui après s’être inclinée avec respect, et ses pas résonnèrent doucement contre la pierre comme un écho à la résolution déjà prise par le Wanax. Sa voix était calme lorsqu’elle parla, mais dans cette douceur se trouvait une détermination qu’aucune hésitation ne venait troubler.

— Alors je pars avec toi.

Le roi la contempla longuement, comme s’il cherchait à voir au-delà de ses mots. Son regard pesait ses paroles avec une tendresse silencieuse, cherchant s’il ne demeurait pas en elle une peur ou un regret qu’elle cacherait derrière sa résolution.

— Tu ne voulais pas rester à Bergbeltian ? demanda-t-il presque doucement.

Elle sourit légèrement, non pour contredire ce qu’elle avait autrefois voulu, mais pour exprimer une vérité devenue plus forte que toutes les autres. Son regard resta fixé sur lui tandis qu’elle répondait avec cette volonté calme qui ne cherche plus à convaincre.

— Je suis ta femme, donc je viendrai là où tu es s’il y a une possibilité de rester avec toi.

Ces mots étaient simples, mais ils portaient une force si entière qu’ils retirèrent à Tengaros toute volonté de la contredire. Ce n’était ni une supplication ni une émotion passagère, mais une décision qui semblait déjà inscrite dans son être.

— Les Geis peuvent me chérir, les anciens peuvent me bénir, mais c’est auprès de toi que je sens la vie brûler. Loin de toi, je suis reine. Près de toi, je suis vivante.

Un murmure parcourut la salle après ces paroles. Même les Geis, qui croyaient avoir tout entendu depuis la naissance des mondes, laissèrent échapper un rire léger, presque attendri, comme s’ils reconnaissaient dans cette confession quelque chose de plus ancien encore que leur propre sagesse.

Tengaros ne comprit pas la raison de ce rire, mais il sentit qu’il ne contenait aucune moquerie. Kadingirra-Saphira reprit alors d’une voix plus basse, presque comme une confession qu’elle n’avait jamais osé prononcer auparavant.

— Je ne veux pas d’un trône vide, ni d’un palais désert. Je ne veux pas d’une couronne qui m’éloigne de toi. Je veux te suivre, même si tu pars loin, même si tu marches vers le feu.

Alors Tengaros acquiesça lentement, non parce qu’il trouvait des mots capables de répondre à cela, mais parce qu’il comprenait qu’aucune parole ne pourrait désormais changer cette décision. Il s’apprêtait à quitter la salle lorsque Cryoléa intervint, sa présence ramenant aussitôt une forme de calme dans l’instant.

— Vous venez d’avoir une journée chargée, Wanax. Veuillez vous reposer au moins une journée. Le temps ne presse pas autant que vous le pensez.

Tengaros accepta ces paroles, bien qu’une partie de lui demeure encore tournée vers l’appel de la Swapnamsar. Kadingirra-Saphira, elle, n’accepta pas vraiment cette interruption, et plusieurs des personnes présentes remarquèrent qu’elle semblait prête à répondre.

Mais avant qu’elle ne puisse parler, Janeshia intervint avec cette douceur ferme qui appartenait aux deilun des seuils et des foyers.

— Nobles Wanax, voulez-vous prendre place pour le dîner ? demanda-t-elle.

Tous acceptèrent finalement, et ils prirent place aux côtés des Douze Deilun. La salle retrouva peu à peu un calme plus stable, comme si le palais lui-même cherchait à apaiser les tensions qui avaient traversé la soirée.

Tengaros s’approcha cependant de Janeshia, attiré par une question qu’il ne parvenait pas encore à comprendre entièrement. La deilun leva doucement les yeux vers lui avant même qu’il ne parle.

— Que voulez-vous, noble Wanax ? demanda-t-elle.

— Vous êtes la deilun des chemins et du passage des seuils, lui dit-il.

— Effectivement, répondit-elle simplement.

Il voulut poursuivre, mais les mots ne vinrent pas. Janeshia comprit pourtant ce qu’il cherchait à exprimer, et elle répondit avec le calme de ceux qui voient plus loin que les paroles.

— Nous sommes soumis à l’Izi-Yong, qui a fait le Neankitengri ainsi que le Wel Anki. Nous tous faisons ce que le Wel Anki a voulu pour nous.

Ces mots restèrent longtemps dans l’esprit de Tengaros tandis que le repas se poursuivait. Lui, Cryoléa et Kadingirra-Saphira mangeaient ensemble sous le regard attentif de Janeshia, qui semblait maintenir autour d’eux une paix silencieuse.

Mais Tengaros ne comprenait pas comment Cryoléa et Kadingirra-Saphira, qui semblaient tendues auparavant, pouvaient maintenant rire ensemble comme de vieilles amies. Elles avaient eu entre elles une discussion qu’il ignorait, et quelque chose semblait avoir changé durant cet échange.

La nuit venue, elles restèrent toutes deux auprès de lui. Tengaros dormit entre elles tandis que des murmures presque imperceptibles circulaient dans l’obscurité, mêlés aux chants lointains des fées qui veillaient sur leur sommeil comme des gardiennes invisibles.

Le lendemain matin, lorsque les portes de la cité s’ouvrirent, une foule immense s’était déjà rassemblée. Des habitants venus de tout le territoire étaient présents, mais aussi des êtres mythiques que peu d’hommes avaient déjà vus de leurs propres yeux.

Parmi eux se trouvait un phénix dont les flammes illuminaient doucement l’air du matin. Tengaros s’approcha sans crainte et posa sa main contre lui, et les flammes, loin de le brûler, devinrent douces sous ses doigts comme une chaleur vivante.

Les fées vinrent se poser sur sa main parmi les flammes, mais elles ne lui faisaient aucun mal. Au contraire, cette chaleur semblait paisible, presque réconfortante, comme si les créatures du monde reconnaissaient en lui quelque chose qu’il ignorait encore lui-même.

Il leva alors les yeux vers Cryoléa pour lui faire comprendre qu’il était temps de partir, mais elle ne s’avança pas vers lui. Elle demeura immobile devant les portes de la cité, et cette immobilité inquiéta aussitôt Tengaros.

— Que se passe-t-il ? demanda-t-il.

— Je ne vais pas venir, répondit-elle doucement.

Il resta figé quelques instants, comme s’il n’avait pas compris ce qu’elle venait de dire.

— Pourquoi ? demanda-t-il, perdu, comme s’il craignait soudain d’avoir commis une faute.

Elle s’approcha alors de lui et posa doucement sa main contre sa joue, comme elle le faisait autrefois lorsqu’il était encore enfant. Son sourire était triste, mais il ne contenait aucun regret.

— Je dois m’occuper de votre regnum, Wanax.

— Je ne veux pas partir sans toi, répondit-il aussitôt.

Elle le regarda avec tendresse et garda sa main contre son visage quelques instants encore.

— Je serai toujours avec vous, Lugal. Moi ainsi que mes descendants, nous serons toujours là pour vous servir.

Sa voix fit frémir la création elle-même, comme si ses paroles traversaient non seulement les hommes et les esprits, mais aussi les fondations invisibles du Neankitengri.

Et tandis que Tengaros demeurait encore devant elle, partagé entre le devoir et l’attachement, le monde continua d’avancer autour d’eux, car le Neankitengri marche inexorablement vers son destin.

Comprendre le monde à sa racine entre éclats d’histoire, failles stratégiques, mémoires tues et formes vivantes de culture.

Une traversée des siècles pour retrouver ce qui, dans le tumulte, nous tient encore debout.

Voir au-delà des discours là où se forment les véritables structures du pouvoir.

Revenir aux lignes de fracture pour comprendre ce que le passé laisse en héritage.

Entrer dans un monde en construction un espace où les récits se tissent.

Suivre les lignes de force de l’imaginaire entre arts, formes, symboles et récits.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut