Les BRICS se déchirent déjà en Afrique

 

On présente souvent les BRICS comme un bloc capable de remettre en cause la domination occidentale. Dans les discours officiels, le groupe défend un monde “multipolaire”, fondé sur la coopération entre puissances émergentes et sur le rejet de l’ordre international dominé par les États-Unis et l’Europe. L’Afrique occupe une place centrale dans cette stratégie de communication. Ressources minières, terres agricoles, énergie, routes maritimes et croissance démographique attirent toutes les grandes puissances émergentes.

Pourtant, derrière les sommets diplomatiques et le vocabulaire de la “coopération Sud-Sud”, la réalité africaine révèle surtout les contradictions internes du groupe. Chine, Russie et Inde ne construisent pas un projet commun sur le continent. Elles y poursuivent des intérêts différents, parfois incompatibles, qui alimentent une compétition permanente. L’Afrique ne constitue donc pas un espace d’unité pour les BRICS, mais un terrain de rivalités où chaque puissance tente d’imposer sa propre influence.

Le continent africain agit ainsi comme un révélateur. Il montre que les BRICS ne forment pas un véritable bloc géopolitique cohérent, mais plutôt un assemblage de puissances concurrentes réunies avant tout par leur volonté commune de limiter l’influence occidentale.


L’Afrique devient le laboratoire des ambitions des BRICS

L’Afrique occupe aujourd’hui une place stratégique dans les ambitions mondiales des puissances émergentes. Le continent concentre des ressources essentielles pour les économies industrielles modernes : cobalt, lithium, cuivre, uranium, hydrocarbures et terres agricoles attirent les investissements étrangers. Sa démographie et l’urbanisation rapide de plusieurs régions en font également un marché majeur pour les décennies à venir.

Pour les BRICS, l’Afrique possède aussi une dimension symbolique. S’implanter sur le continent permet de démontrer qu’ils sont capables de concurrencer les anciennes puissances coloniales européennes et d’offrir des alternatives économiques, diplomatiques ou militaires aux pays africains. Chaque sommet des BRICS insiste ainsi sur la solidarité entre puissances du “Sud global” et sur le refus d’un ordre international dominé par l’Occident.

Mais cette rhétorique masque des intérêts profondément divergents. La Chine recherche avant tout des routes commerciales sécurisées, des ressources et des débouchés économiques. La Russie utilise surtout l’Afrique comme terrain de projection militaire et diplomatique afin de compenser son isolement international. L’Inde, quant à elle, cherche à empêcher Pékin de dominer entièrement l’océan Indien et les grands axes maritimes régionaux.

L’Afrique devient alors un espace de compétition indirecte entre membres des BRICS. Chacun tente d’y développer ses réseaux politiques, ses accords économiques et ses relais militaires sans réelle coordination avec les autres. Cette logique de concurrence fragilise naturellement le discours d’unité affiché par le groupe.


La Chine domine économiquement le continent

La Chine est aujourd’hui l’acteur dominant parmi les BRICS en Afrique. Depuis les années 2000, Pékin a investi des dizaines de milliards de dollars dans les infrastructures africaines. Ports, barrages, chemins de fer, autoroutes, réseaux télécoms et zones industrielles ont profondément renforcé la présence chinoise sur le continent.

Le Kenya symbolise cette stratégie avec le chemin de fer Mombasa-Nairobi financé par Pékin. En Éthiopie, la Chine a construit des infrastructures routières, des zones industrielles et le siège de l’Union africaine. Dans plusieurs pays, les entreprises chinoises contrôlent désormais des secteurs stratégiques liés aux transports, à l’énergie ou aux télécommunications.

Cette puissance économique donne à Pékin une influence considérable. Contrairement aux anciennes puissances occidentales, la Chine met en avant un discours de non-ingérence politique et de coopération pragmatique. Beaucoup de gouvernements africains voient donc Pékin comme un partenaire capable de financer rapidement des projets que les institutions occidentales jugent parfois trop risqués ou trop coûteux.

Mais cette domination suscite aussi des tensions croissantes. Plusieurs pays africains dénoncent désormais leur dépendance financière vis-à-vis de Pékin. Les accusations de “piège de la dette” se multiplient autour des grands projets d’infrastructures financés par des emprunts massifs. Dans certains États, la présence économique chinoise nourrit également un ressentiment populaire lié à la concurrence commerciale ou aux pratiques des entreprises chinoises.

Surtout, la stratégie chinoise entre souvent en contradiction avec celle des autres membres des BRICS. Pékin a besoin de stabilité politique et sécuritaire afin de protéger ses investissements et ses routes commerciales. Cette priorité entre directement en conflit avec les logiques plus militaires ou opportunistes de la Russie.

La Chine cherche donc moins à partager l’Afrique avec ses partenaires qu’à sécuriser sa propre domination économique sur le continent.


La Russie et l’Inde avancent contre la Chine

La Russie ne dispose pas de la puissance financière chinoise. Moscou utilise donc d’autres leviers pour accroître son influence africaine. Depuis plusieurs années, le Kremlin mise principalement sur la sécurité, les ventes d’armes et les partenariats militaires. Le groupe Wagner, même réorganisé après la mort d’Evgueni Prigojine, a joué un rôle central dans cette stratégie.

En Centrafrique, au Mali ou au Burkina Faso, la Russie s’est imposée comme un partenaire militaire majeur en échange de concessions minières, d’accords sécuritaires ou d’un soutien diplomatique. Moscou profite souvent des crises politiques et des tensions anti-occidentales pour remplacer progressivement la présence française ou européenne.

Cette stratégie entre pourtant en contradiction directe avec les intérêts chinois. Pékin cherche avant tout des environnements stables permettant le commerce et l’investissement à long terme. Moscou, au contraire, prospère souvent dans des contextes de crise sécuritaire où les régimes fragiles dépendent fortement du soutien militaire russe.

L’Inde poursuit une logique encore différente. Moins visible que Pékin ou Moscou, New Delhi développe progressivement ses réseaux économiques et diplomatiques en Afrique de l’Est et dans l’océan Indien. L’Inde s’appuie notamment sur sa diaspora, sur le commerce maritime et sur des secteurs comme la pharmacie, le numérique et les services.

Cette stratégie vise aussi à limiter l’expansion chinoise dans la région. Là où Pékin construit des infrastructures lourdes, l’Inde privilégie des coopérations ciblées et des partenariats plus souples. En Afrique orientale, la rivalité sino-indienne devient particulièrement visible autour des ports, des routes maritimes et des projets technologiques.

Les intérêts des trois puissances ne convergent donc pas réellement. La Chine veut sécuriser ses investissements, la Russie cherche une influence géopolitique rapide et l’Inde tente d’empêcher la domination régionale de Pékin. Derrière le discours d’unité des BRICS, l’Afrique révèle ainsi une compétition permanente entre stratégies incompatibles.


Les divisions africaines fragilisent les BRICS

L’Afrique du Sud pourrait théoriquement jouer un rôle d’équilibre au sein du groupe. Membre africain des BRICS, Pretoria cherche depuis plusieurs années à apparaître comme un relais diplomatique entre le continent et les puissances émergentes. Mais son poids économique reste limité face à la Chine ou à l’Inde.

La diplomatie sud-africaine oscille également entre plusieurs positions contradictoires. Pretoria tente de préserver ses liens économiques avec l’Occident tout en renforçant sa coopération avec Pékin et Moscou. Cette ambiguïté limite fortement sa capacité à imposer une ligne commune au sein des BRICS.

Les pays africains profitent d’ailleurs eux-mêmes de ces divisions. Beaucoup cherchent à multiplier les partenariats afin d’obtenir des avantages économiques ou militaires sans dépendre d’une seule puissance étrangère. Le Kenya continue ainsi de commercer avec l’Europe tout en acceptant les investissements chinois. L’Éthiopie entretient simultanément des relations avec Pékin, New Delhi et Washington. Plusieurs régimes sahéliens utilisent leur rapprochement avec Moscou pour renforcer leur marge de manœuvre face aux anciennes puissances coloniales.

À long terme, cette rivalité risque même d’affaiblir l’image internationale des BRICS. Le groupe prétend représenter un nouvel équilibre mondial capable de dépasser les logiques de domination occidentale. Mais l’Afrique montre surtout un ensemble de puissances poursuivant des intérêts nationaux concurrents sans véritable coordination stratégique.

Les BRICS ressemblent alors davantage à une coalition opportuniste qu’à un véritable bloc géopolitique.


Conclusion

L’Afrique révèle les limites profondes du projet BRICS. Derrière le discours officiel sur la solidarité du “Sud global”, le continent apparaît surtout comme un espace de compétition entre puissances émergentes. Chine, Russie et Inde y poursuivent des stratégies différentes, souvent incompatibles, qui empêchent toute véritable politique commune.

La Chine domine économiquement grâce à ses infrastructures et à ses investissements massifs. La Russie mise sur la sécurité et les partenariats militaires. L’Inde cherche à contenir l’expansion chinoise dans l’océan Indien et en Afrique orientale. Quant à l’Afrique du Sud, elle ne dispose ni des moyens économiques ni de l’influence diplomatique suffisants pour arbitrer ces rivalités.

Les pays africains profitent largement de cette concurrence afin de diversifier leurs partenaires et de renforcer leur autonomie stratégique. Mais cette situation montre aussi que les BRICS ne constituent pas un bloc géopolitique cohérent capable de proposer une alternative stable à l’ordre occidental. L’Afrique agit ainsi comme un révélateur : loin d’unir les BRICS, elle expose leurs fractures internes et leurs ambitions contradictoires.

Pour en savoir plus

Pour approfondir les rivalités entre les puissances des BRICS en Afrique, ces ouvrages permettent de comprendre les logiques économiques, militaires et diplomatiques qui structurent aujourd’hui le continent.

Howard W. French, China’s Second Continent, Knopf, 2014.
Dans cet ouvrage, Howard W. French analyse l’implantation chinoise en Afrique à partir d’une enquête de terrain. Il montre comment la présence de Pékin repose à la fois sur les infrastructures, le commerce, les investissements et l’installation de communautés chinoises dans plusieurs pays africains.

Chris Alden, China in Africa, Zed Books, 2007.
Chris Alden étudie la stratégie africaine de la Chine depuis le début des années 2000. Son livre permet de comprendre le rôle des matières premières, des grands contrats d’infrastructures et de la diplomatie économique dans la montée en puissance de Pékin sur le continent.

Samuel Ramani, Russia in Africa, Hurst, 2023.
Samuel Ramani revient sur le retour de la Russie en Afrique et sur les instruments employés par Moscou pour renforcer son influence. L’ouvrage éclaire notamment le rôle des ventes d’armes, des sociétés militaires privées, des accords sécuritaires et des relais diplomatiques russes.

Harsh V. Pant, dir., India and Africa: Common Security Challenges for the Next Decade, Academic Foundation, 2015.
Cet ouvrage collectif examine les intérêts indiens en Afrique, notamment dans l’océan Indien et en Afrique orientale. Il aide à comprendre pourquoi New Delhi cherche à développer ses propres partenariats africains tout en contenant l’expansion chinoise dans la région.

Oliver Stuenkel, The BRICS and the Future of Global Order, Lexington Books, 2015.
Oliver Stuenkel analyse les ambitions internationales des BRICS et leur volonté de peser davantage dans l’ordre mondial. Son livre permet aussi de mesurer les limites de cette coalition, dont les membres défendent souvent des intérêts nationaux divergents.

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